15 mai 2016

Dans la lumière de l’Esprit

Michel Maxime Egger, le 15.05.2016

Fête du don de l’Esprit saint, la Pentecôte invite chaque personne à en faire l’expérience dans sa chair et son existence. Un chemin de transfiguration de soi et de toute la Création, à travers l’ouverture de l’être au mystère du Souffle de Dieu et d’une Vie plus forte que la mort.

La Pentecôte, comme toute grande fête chrétienne, n’est pas seulement la commémoration d’un événement passé, en l’occurrence le don de l’Esprit saint aux apôtres réunis sous la forme de langues de feu (Ac 2, 1-4). Elle ne prend son sens profond que si elle est, pour la personne et la communauté, la manifestation – ici et maintenant – d’un avènement appelant à une expérience. Une ouverture de la marche de l'Histoire à l’éternité.

Par son incarnation (Noël), le Christ, vrai Dieu et vrai homme, a récapitulé dans sa personne la Création tout entière – humaine et autre qu’humaine. Dans sa vie terrestre, Il accompli l’union entre le créé et l’incréé, nous montrant le chemin d’unification intérieure pour la réaliser dans notre être. Par sa crucifixion et sa résurrection (Pâques), il a restauré la Création dans sa nature originelle et l’a libérée du pouvoir de la mort. Par son ascension, il l’a glorifiée auprès de Dieu et a fait de la Terre les Cieux, anticipation du Siècle à venir.

Promesse d'illumination

Cette œuvre de divinisation de l’être humain et de la nature, le Christ l'a accomplie par et dans l'Esprit saint, qui reposait sur lui comme une « onction royale ». Avant sa mort, il nous a dit : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu'il soit avec vous à jamais. L'Esprit saint vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 16 et 26). C'est cette promesse que le Christ, cinquante jours après sa résurrection, réalise à la Pentecôte. Le Paraclet descend sur les apôtres sous forme de langues de feu. Fête de l'Esprit saint et de la Trinité dont il est inséparable, la Pentecôte est aussi l'illumination de toute la création : ce jour-là, les églises orthodoxes sont richement fleuries.

Alpha et oméga du cycle liturgique, la Pentecôte est à la fois une fin et un commencement. Une fin, parce qu'elle accomplit la dynamique, descendante, de l’incarnation. Un commencement, parce qu'elle amorce le mouvement, ascendant, de la déification. Si la mort et la résurrection du Christ se sont accomplies une fois pour toutes dans l'Histoire, le don de l'Esprit saint, lui, est permanent.

Moteur de la vie spirituelle

« Le Verbe s'est fait chair pour que l'être humain puisse recevoir l'Esprit », dit Athanase d'Alexandrie (IVe s.). « Partout présent et emplissant tout », comme le proclame l’invocation qui ouvre chaque prière orthodoxe, l'Esprit saint est le fondement de toute vie spirituelle. S'il convient de « se remplir de l'Esprit saint » (Ep 5, 1) et de se « laisser mener par lui » (Gal 5,16), c'est parce que « tout vient de lui », comme le dit Basile le Grand (IVe s.) dans son célèbre Traité sur le Saint-Esprit.

Vie, l’Esprit saint donne à nos os desséchés la vie nouvelle du Ressuscité. Force d'En-haut, il nous fortifie et nous console. Vent puissant, il nous arrache à l'orgueil et nous transforme. Feu immatériel, il attise notre désir de Dieu et brûle nos passions. Eau vive, il creuse en nous un espace infini où accueillir le divin et le Christ. Sagesse, il nous donne « l’intelligence des Ecritures » (Origène, IIIe siècle) et la compréhension du réel sous le voile des apparences. Souffle invisible, il nous inspire. Brise légère, il nous apprend à prier, murmure le Nom au-delà de tout nom dans nos cœurs et fait jaillir du fond de l'être le cri du psalmiste qui compose la prière de Jésus ou du cœur : « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de nous. »

Présence, l’Esprit saint rend le Christ présent là où deux ou trois sont réunis en son nom. Saint, il nous sanctifie. Sanctifiant, il transforme le pain et le vin en corps et en sang précieux du Christ. Energie divine, il nous fait participer, ainsi que tout le cosmos, aux énergies incréées de Dieu. Lumière céleste et source de toute lumière, il nous illumine et nous fait enfants de lumière. Personne de la Trinité enfin, il nous rend participants du mouvement infini et éternel de l'amour divin.

L’anti-Babel

Surtout, le Saint-Esprit est le grand maître de la paix et de la charité. Théologie en acte, les hymnes liturgiques le disent bien : la Pentecôte est l'anti-Babel. En réponse à l'orgueil des hommes, qui voulaient s'élever jusqu'au ciel par leurs propres forces, Dieu provoqua la confusion des langues. Origine de l’auto-exclusion d’Adam hors du Jardin d’Eden, l'autodéification est la source de toutes les divisions, incompréhensions et guerres entre les hommes.

Le jour de la Pentecôte, sans abolir la diversité des langues, Dieu donna aux humains le seul langage commun : l'Esprit, qui unifie l'être en lui-même, unit les hommes entre eux à travers leur union à Dieu – au Christ pour les chrétiens. « La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme. » (Ac 4, 32). Une unité qui n'exclut pas la diversité des charismes, l'unicité et l'altérité irréductibles de chaque personne : « Les langues de feu se partageaient et il s'en posa une sur chaque tête. » (Ac 2, 3).

Source de la paix véritable, « qui surpasse toute intelligence » (Phil 4, 7), la vraie communication est communion dans l'Esprit. Le plus court chemin entre les humains passe par la Transcendance. Ce n'est pas en construisant une tour qu'on s'élève jusqu'aux Cieux, mais en gravissant l'échelle sainte que l'Esprit a gravée dans notre cœur.

Mystère à vivre

Tel est le mystère de l'Esprit saint. C'est très beau, sublime même, mais le dire ne suffit pas. Il faut le vivre. Que vaut, en effet, une parole si elle n'est pas vécue, mise en pratique ? « A quoi bon raisonner sur la nature de la grâce, si l'on n'en ressent pas en soi l'action ? A quoi bon déclamer sur la lumière du Thabor, si l'on ne demeure pas existentiellement en elle ? Quel sens y a-t-il à faire de la subtile théologie trinitaire, si l'on n'a pas en soi la sainte force du Père, le doux amour du Fils, la lumière incréée de l'Esprit saint ? » s'interroge l'archimandrite Sophrony. Qui conclut : « Le christianisme n'est pas une philosophie, mais la vie. »

Et la vie n'est pas une théorie métaphysique. Née de l'expérience des mystères divins, la théologie n'a de sens que si elle conduit, à son tour, à une expérience personnelle de Dieu. Et elle ne peut mener à la sainteté qu'à la condition de tendre en permanence vers son propre dépassement. Comme le dit Maxime le Confesseur (VIIe siècle), « Qui cherche le Seigneur sans pratiquer ne le trouve pas. »

Synergie entre la grâce divine et la liberté humaine

« Ce que Dieu recherche, c'est l'énergie vivante de l'Esprit-Saint dans des cœurs vivants, car tout ce qui est vivant et toute “économie” passeront, tandis que les cœurs vivants dans l'Esprit demeureront. » (Macaire le Grand, IVe siècle). Mais comment acquérir l'Esprit saint ? Comment transformer mon cœur de pierre en cœur de chair (Ez 36, 25-26) ? Comment d'homme psychique devenir un homme spirituel (1 Co 15, 44-49) ? Toute la question est dans ce comment. La clé réside, pour reprendre une expression chère à l’apôtre Paul, dans la synergie entre la grâce divine – l’action de l’Esprit saint – et la volonté humaine.

Sans la grâce, nos propres forces ne suffisent pas pour accomplir la divinisation de notre être, mais en même temps « Dieu, par respect du libre arbitre, ne fait rien sans la volonté de l'homme » (Macaire le Grand). Il nous faudra donc faire un effort. D'autant plus grand que notre cosmos ou jardin intérieur est plein d’« animaux sauvages » à nommer, c’est-à-dire de forces, passions et pulsions – souvent inconscientes – qui font perdre l’Orient de notre être en détournant les énergies, désirs et facultés de notre nature de la lumière vers les ténèbres, des liens spirituels vers les biens matériels, des relations d’amour et de dialogue avec les autres vers des relations instrumentales.

Les « commandements » du Christ

Pour les Pères de l'Eglise, cet effort peut être résumé à une seule tâche : accomplir les paroles ou « commandements » du Christ. « Nous sommes les objets à travailler, la foi est l'artisan et les commandements sont les outils avec lesquels le Verbe nous répare et nous renouvelle afin que, purifiés par leur pratique, nous recevions la Lumière de l'Esprit et, suivant nos progrès, la connaissance des mystères du Royaume des Cieux », dit Syméon le Nouveau Théologien (Xe s.).

Vivre selon les évangiles, ce n'est pas simplement respecter les interdits du Décalogue. C'est assimiler toutes les paroles du Christ, le suivre partout où il est allé, vivre sa mort et sa résurrection, acquérir son état spirituel, ses pensées, ses sentiments, ses attitudes et ses vertus les plus profondes : l'humilité, la douceur, la simplicité, la miséricorde, la pureté du cœur et, surtout, l'amour de Dieu et du prochain. Loin d'être des préceptes moraux, les « commandements » du Christ sont, comme le dit l'archimandrite Sophrony, « une force divine créatrice », « le reflet sur terre de la vie divine et le chemin qui y mène ».

Chemin d’ascèse

Condensés dans les Béatitudes, contraires aux lois de ce monde, les « commandements » du Christ ne sont pas réalisables par la seule volonté humaine, sans l'aide de l'Esprit saint. Pour que celui-ci vive en nous, il faut y faire de la place, nous « vider » de tout ce qui fait obstacle à son action, c'est-à-dire nous ouvrir à ses énergies et sortir des limites de notre ego, empêtré dans ses identifications et paquets de mémoire.

Ce sera tout le travail de l'ascèse – au sens du mot grec askèsis qui veut dire exercice. Corporelle d'abord, notamment par le jeûne. Spirituelle ensuite, par le travail de métanoïa, la vigilance, la lutte contre les pensées afin de purifier le cœur des graisses qui l'étouffent et d'y faire descendre l'intellect. Dans ce « combat » invisible, l'une des armes principales sera la prière de Jésus. Popularisée par les Récits d'un pèlerin russe, elle fut d'une certaine manière instituée à la Pentecôte par le discours de l’apôtre Pierre citant le prophète Joël : «Et quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé. »

Le reflet n'est pas la lumière

« Etroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie. » (Mt 7,14). L'« acquisition de l'Esprit saint » – c’est ainsi que saint Séraphin de Sarov (XIXe s.) définissait le but de la vie en Christ – n'a donc rien d'évident ni de facile. C'est pourquoi aussi les Pères de l'Eglise, très conscients de la part d'imagination, d'autosuggestion et de conditionnement psychologique qui peut entrer dans toute expérience « mystique », ont toujours été extrêmement prudents avec les manifestations extraordinaires, visibles ou extatiques, de l'Esprit saint.

Caractéristiques des premières communautés apostoliques, le parler en langues, les dons de guérison et de prophétie ne sont pas en soi des preuves d'une action divine. Pour l'âme non purifiée de ses passions, les risques d'illusion spirituelle sont très grands. Le danger, notamment, est de prendre pour une manifestation de la lumière incréée de l'Esprit saint ce qui n'est en réalité que son reflet, c'est-à-dire une manifestation de la lumière créée et « symbolique » de notre intellect.

Seul un profond discernement, né d'une grande expérience de Dieu, permet de faire la part entre le psychique et le spirituel. Pour saint Silouane l'Athonite, l'authenticité d'une expérience de l'Esprit saint ne peut se mesurer qu'à ses fruits : la charité, la joie, la paix, la patience dans les tribulations, la douceur, mais surtout l'humilité et l'amour des ennemis.

A partir d’un article publié dans la revue Choisir, juin 1993.
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