11 avr 2017

Ne sacrifions pas l’Agneau sur l’autel de notre avidité!

Christine Kristof-Lardet, le 11.04.2017

En France, 3'685'900 agneaux ont été abattus en 2014. La consommation de chair d’agneau augmente de plus de 50% à Pâques, avec la violence que cela implique. Que nous dit l'Agneau de Dieu en cette veille de la fête chrétienne de la résurrection ? La tradition de l’agneau pascal ne signe-t-elle pas une incohérence avec le message de vie, de douceur et de non-violence porté par le Christ ?

Il est dit que l’Agneau de Dieu est venu et est mort sur la croix pour réconcilier le ciel et la terre, pour racheter l’Homme, pour effacer tous nos péchés, pour endosser toutes nos souffrances, les nôtres et celle de la Création tout entière… Nettoyage intégral et radical s’il en est. Le grand ménage de Pâques, c’est le Christ qui le fait !

Le sacrifice intégral du Christ rend tout sacrifice – de quelque nature qu’il soit, à commencer par le sacrifice animal – obsolète à tout jamais. La mort de l’Agneau vaut pour la mort des tous les agneaux, de tous les boucs et de tous les veaux... Non seulement, Dieu en a « ras le bol » des sacrifices en son nom : « Que me fait la multitude de vos sacrifices, dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus » (Is 1, 11).

De plus, il nous envoie son Fils pour établir une nouvelle loi. Selon l’épître aux Hébreux, le Christ « dit en entrant dans le monde : Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu, ils ne t’ont pas plu. Il s’agit là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi. Il dit alors : Me voici, je suis venu pour faire ta volonté. Il supprime ce qui est premier pour établir ce qui est second. C’est dans cette volonté que nous avons été sanctifiés par l’offrande du corps de Jésus Christ, faite une fois pour toutes. » (He 10, 4-10).

Jésus nous dit clairement qu’il est venu au nom de Dieu : « Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté. » Dans cette venue, les sacrifices anciens n’ont plus lieu d’être et sont même contraires à la volonté divine. La mort du Christ sur la croix parachève ce nouvel état des choses : tuer un animal au nom de Dieu est un contresens, puisque non seulement cela va à l’encontre de ce que Jésus nous révèle de la loi de son Père, mais de surcroît cela « dépossède » le Christ de sa crucifixion, de son sacrifice en le rendant vain ou tout au mieux en le prenant pour un « mal-entendu », un message entendu de travers ou pas entendu du tout.

Une tradition hébraïque qui date

Ce que l’on nomme la « tradition » de l’agneau pascal, entendue ici la bête à petites bouclettes blanches (pas le Christ), est le lieu de certaines confusions sur lesquelles il est intéressant de s’interroger, sans avoir pour autant la prétention d’en explorer ici tous les méandres. Ces confusions manifestent d’une part une négligence de lecture, et d’autre part la nécessité de reprendre les textes dans l’actualité qui est la nôtre.

Dans l’Ancien Testament, nous lisons que le sacrifice de l’agneau pascal est ordonné par Dieu dans le contexte de la fuite du peuple juif hors d’Egypte. Il est demandé à chaque famille israélite de tuer un agneau ou un chevreau mâle âgé d’un an, et de tracer avec son sang un signe au-dessus de la porte pour permettre à Dieu de reconnaître son peuple, quand il lancera son « fléau » sur l’Egypte, et ainsi de l’épargner. « On prendra de son sang ; on en mettra sur les deux montants et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera. […] Je traverserai le pays d’Egypte cette nuit-là. Je frapperai tout premier-né au pays d’Egypte, de l’homme au bétail. […] Le sang vous servira de signe, sur les maisons où vous serez. » (Ex 12-2). On savourera au passage la délicatesse dramaturgique de l’Ancien Testament.

C’est cet épisode que les Juifs, hier comme aujourd’hui, commémorent à travers l’agneau pascal et les fêtes de Pâques (Pesah signifie sortie ou passage). « Vous rappellerez le souvenir de ce jour en le célébrant par une fête en l’honneur de l’Éternel  ; cette célébration sera une prescription perpétuelle pour vous au fil des générations. » (Ex 12, 14). Il s’agit donc en premier lieu d’une tradition juive, d’avant la venue du Christ, qui est reprise par les chrétiens sans qu’ils en situent bien l’origine et qui fait référence à un épisode révolu d’une histoire qui n’est pas la leur et dont ils seraient même exclus, puisqu’ils ne sont pas circoncis : « Voici une prescription au sujet de la Pâque : Aucun étranger n’en mangera » (Ex 12, 48). Commémorer cette fête au pied de la lettre, en s’appuyant sur l’abattage des agneaux, est donc non seulement dépassé, mais aussi un contresens pour le chrétien. L’agneau (avec un « a » minuscule) sacrifié pour la Pâque juive n’a, au départ, rien à voir avec l’Agneau (avec un « A » majuscule) des Evangiles.

L’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde

La première mention de l’Agneau – le Christ cette fois-ci – dans les Evangiles (Jean 1-29-30) intervient lorsque Saint-Jean Baptiste au Jourdain voyant Jésus venir à lui, s’exclame : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », ajoutant : « C’est de lui que j’ai dit : “Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était.” » (Jn 1, 29-30). Personne ne comprend alors ces paroles énigmatiques et prophétiques. Cette reconnaissance de Jésus, au sens de fort du terme (re-naître-avec), Jean-Baptiste l’a déjà vécue dans le ventre de sa mère, quand il « tressaille » en elle, à peine Marie (enceinte de Jésus) franchit-elle le seuil de la maison de sa cousine. A nouveau au Jourdain, il reconnaît Celui qui vient, de façon immédiate et définitive. Sait-il alors, en voyant Jésus et en prononçant ces mots, que celui-ci est appelé à mourir pour le salut des hommes ? Voit-il en Jésus l’Agneau sacrifié sur la croix ? Ou bien, à cet instant-là, les choses sont-elles encore ouvertes et la fin tragique du Fils de Dieu « négociable » ?

Dans son ouvrage, Le Testament du Roc[1], Denis Marquet nous ouvre des perspectives inattendues en évoquant deux textes tirés du Testament des douze patriarches présentant l’Agneau sous deux aspects radicalement opposés. Le premier texte, dans Le Testament de Joseph, évoque un Agneau victorieux chassant les démons : « Et toutes les bêtes se ruent contre lui et l’agneau les maîtrise, les détruit et les foule aux pieds. Et, à cause de l’agneau, se réjouissent les anges, les hommes et toute la terre. » Le second, dans Le Testament de Benjamin, montre que l’Agneau-Christ doit mourir pour sauver le monde : « En toi sera accomplie la prophétie concernant le sauveur du monde, l’agneau de Dieu sans tache qui, sans péché, sera livré pour les transgresseurs, mis à mort pour les impies, dans le sang de l’alliance pour le salut d’Israël et des nations ». C’est cette version qui sera choisie par les protagonistes de l’époque, c’est-à-dire nous-mêmes à chaque instant, dans le sens où cet « évènement » n’est pas à lire dans sa dimension temporelle, mais dans sa dimension spirituelle, non-évènementiel et atemporelle qui nous concerne tous, aujourd’hui comme hier. « Moi, je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jn 11, 25-26), nous dit le Christ.

En le crucifiant, nous refusons la Vie que ne reconnaissons pas et ne choisissons pas. Le Royaume est là, parmi nous, mais personne ne semble Le voir. « C’est Pilate qui prononce la sentence : “Tu seras crucifié”. Mais la peine de mort est ratifiée par tous ceux qui, pour des raisons diverses, se sont refusés à entrer dans le Royaume de Dieux », écrit l’historien José Antonio Pagola[2]. Eut-il été possible qu’il en fût autrement ? Tout est-il déjà écrit où avons-nous encore le choix ? Pouvons-nous aujourd’hui inverser le cours des choses ? Qu’aurais-je fais si j’avais vécu à l’époque du Christ ? A quelle version de l’agneau est-ce que je choisis d’adhérer aujourd’hui ? Ces interrogations sont notre actualité et nous ramènent à la question fondamentale de notre liberté : liberté de choisir la Vie ou de choisir la mort. A chaque instant de notre existence.

L’Agneau et l’agneau vont de pair

C’est donc bien de cet Agneau-là dont parlent les Evangiles : le Christ sauveur du monde, mort sur la croix, mais aussi – dans une troublante analogie de sens et une synchronicité – de son « frère » animal : le petit agneau à la laine blanche, tétant encore sa mère, symbole s’il en est de pureté, d’innocence, de douceur, qui, le même jour que lui, monte à l’abattoir. En nous résonnent ces paroles d’Isaïe : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche » (Is, 53, 7). Correspondance inouïe des images qui se superposent : celles de l’innocence et de la pureté avançant vers la mort. Bien plus qu’un parallélisme « esthétique », émerge ici une véritable fraternité de destin que l’Agneau et l’agneau partagent à cet instant-là.

En lisant avec précision les historiens qui retracent les jours et les heures de la Passion dans le contexte de l’époque et des lieux, quelle surprise de comprendre que le Christ est conduit à la croix à la même heure (quelques heures avant le début du shabbat du vendredi soir et du début de la fête de Pesah), et dans les mêmes lieux, (vraisemblablement les faubourgs mal famés du Golgotha) que les agneaux que l’on presse pour être égorgés. « L’exécution des trois condamnés prend du temps, et il reste peu d’heures avant le coucher du soleil qui marquera le début des fêtes de Pâques. Les pèlerins et la population de Jérusalem se hâtent de terminer les derniers préparatifs : certains montent au Temple pour acheter l’agneau et l’égorger rituellement ; d’autres rentrent chez eux préparer le repas. On respire dans les rues une atmosphère de fête. Partant du palais du Préfet, un lugubre cortège se met en marche vers le Golgotha… »[3], écrit José Antonio Pagola. Sordide : on pousse les agneaux, on le pousse Lui aussi ! Quel regard échangent-ils ? Avancez ! Aucun retard n’est acceptable, la fête commence dans quelques heures ! Que diable ! Qu’ils se dépêchent de mourir, qu’on puisse enfin aller festoyer en paix…

 

« Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40).

 

L’Agneau vivant ?

Mort pour nos péchés… Sans pouvoir même concevoir la portée de ce geste d’amour inouï, nous comprenons que le Christ, en tant qu’Agneau de Dieu, sacrifié des sacrifiés, l’est de tout temps, pour toute l’humanité et pour la Création tout entière qu’il récapitule. Il endosse toutes les souffrances du monde, passées, présentes et à venir. Tout autre sacrifice, à partir de là, devient vain. Un nouvel ordre des choses est instauré. Cet instant, cet acte signe notre rédemption et celle de toutes les créatures, la nouvelle Alliance entre l’être humain et Dieu, la réconciliation entre la terre et le ciel. Il nous ouvre à la vie éternelle. Rien de moins !

Aussi, pour en revenir à nos moutons, dire que nous mangeons de l’agneau à Pâques dans un esprit de sacrifice, ou parce que Dieu nous le demande ou comme une offrande au ciel, est bien plus qu’un contresens ; c’est un blasphème, car il contredit la parole divine et invalide la mort du Christ sauveur.

La seule commémoration instituée par le Christ lui-même est celle de l’eucharistie : communion par le pain et le vin à son corps et à son sang  – et non par un morceau de viande ou du fromage de brebis. La communion par le pain et le vin (et non plus, par pitié, par cette hostie industrielle issue de l’agro-industrie chimique…), mystère de la vie offerte et partagée, manifeste l’ouverture à la vie nouvelle en Christ, à notre désir et notre cheminement dans l’image et vers la ressemblance de Dieu. Elle ouvre les portes du Royaume, de la Vie nouvelle et éternelle, et annonce la résurrection.

Le Christ est descendu chez les morts, dans les plus sombres profondeurs de notre humanité – il n’y a rien de la misère du monde, de la moindre souffrance de la Création qu’il n’ait vécu. Ce n’est que, touchant le « fond de la piscine », qu’il est alors propulsé à travers la matière la plus dense jusqu’à la lumière. Ce « passage », la signification littérale de Pâques (y compris pour nous), nous parle de cette formidable transmutation de l’être à laquelle nous sommes appelés dans la suite et à l’identique du Christ, et sans laquelle l’histoire n’aurait aucun sens. La résurrection du Christ est notre espérance, c’est-à-dire ce point de mire qui nous permet de cheminer dans l’entre-deux (de notre existence conditionnée à notre divinisation par la grâce) sans tomber dans le vide. « Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, prends pitié de moi ! »

Oser le grand OUI de la résurrection

La résurrection est un grand OUI à la vie : « Christ est ressuscité, en vérité il est ressuscité ! » Pâques, c’est la lumière qui jaillit sur le monde, les portes du Royaume qui s’ouvrent, et notre cœur qui s’emplit d’une joie ineffable quand sonnent les cloches de l’Eglise… La vie qui pétille de toute part, la sève qui monte dans les arbres, poussant plus avant les bourgeons vers la lumière, la nature qui exulte… Or, c’est dans ce OUI grandiose à la vie, quand tout redevient possible, que nous choisissons justement de poser l’acte sacrilège d’étouffer ce OUI dans l’œuf. En tuant l’agneau à peine sorti du ventre de sa mère, ce bébé qui vient de naître comme nous venons de renaître, nous accomplissons un acte dont la portée symbolique nous échappe certainement. En tuant l’agneau pascal dans notre assiette, c’est comme si nous tuions l’Agneau de Dieu, le Christ sauveur, une deuxième fois. A l’instant où nous pourrions nous « en sortir », nous repartons pour un tour, pour une année de traversée. Nous choisissons à nouveau le chemin de l’épreuve et de la souffrance, nous refusons en quelque sorte le Royaume au nom de la fête.

Si nous osons la regarder en face, l’image de l’agneau farci d’ail sur la table du dimanche de Pâques devient douloureuse et même obscène. Elle contredit le message de non-violence, de douceur et de paix porté par le Christ et les Evangiles. Elle est en contradiction avec la vie, elle est une complicité avec l’ancien état des choses, avec le monde d’avant, le monde des sacrifices, des holocaustes, des idoles. Elle n’a plus rien à voir avec ce cheminement vers l’Homme nouveau qui s’accomplit durant le carême. « Devant toi, j’ai mis la vie et la mort. Choisis la vie ! », nous est-il dit, et nous choisissons la mort, point à la ligne. Sur le plan spirituel, cet aveuglement ne peut que nous conduire dans l’impasse.

Abattages d’agneaux : un carnage !

Que nous soyons chrétien ou tout simplement un être sensible doué de raison, comment admettre que – justement pour la fête de la vie, du printemps, de la re-naissance, de la résurrection – des milliers de bêtes soient sacrifiées au nom de notre religion ? Qui d’entre nous ne s’est un jour offusqué, d’ailleurs à juste titre, des abattages rituels pour les fêtes musulmanes de l’Aïd ? Ce sont également des milliers de bêtes sacrifiées dans le monde au nom de Dieu… Mais balayons d’abord devant notre propre porte ! Osons ouvrir les yeux et enlever la poutre qui obstrue notre champ de vision ! Les fêtes de Pâques chrétiennes génèrent, à l’instar des fêtes musulmanes et juives, un véritable carnage dont, en toute innocence, nous sommes les commanditaires. C’est bien la tranche de gigot dans notre assiette qui sous-tend l’ensemble du système !

 

« La cruauté envers les animaux n’est pas tolérable. Les chrétiens sont spirituellement aveugles dans leurs relations avec les autres créatures. »
Andrew Linzey[4]

 

Depuis que la télévision ne bloque plus les images dites trop choquantes (mais est-ce que ce sont les images qui sont choquantes ou la réalité qu’elles dénoncent ?) parce qu’elles circulent librement sur internet, nous ne pouvons plus ignorer l’horreur des abattoirs. Les vidéos tournées par l’association L214[5] nous ouvrent les yeux, la conscience et le cœur – si toutefois nous choisissons de ne pas les fermer et de nous laisser émouvoir. Nous savons que les abattoirs, inféodés au système agro-industriel et à notre consommation démesurée[6] de chair animale, ne sont pas des lieux de gloire, mais nous n’avons peut-être pas bien conscience que le fait de manger de l’agneau à Pâques augmente considérablement les quantités et les cadences d’abattage à cette époque : selon les abattoirs, l’abattage des agneaux (souvent âgés de moins d’un mois !) augmente de 25 à 50 pour cent à l’approche de Pâques.

Dans un article paru en 2012 dans le Figaro, on peut lire : « Il se consomme en moyenne entre 4’000 et 5’000 tonnes de viande d’agneau par mois en France, d’après les données du panel Kantar, explique Anne Mottet, économiste à l’Institut de l’élevage. Lors du mois pascal, les ménages en ont consommé 9’000 tonnes en 2010 ! ». Plus récemment, une des vidéo de L214 a révélé les maltraitances à l’égard des agneaux à l’abattoir de Mauleon-Licharre (64), mais aussi des hommes obligés de faire « cela », juste avant les fêtes de Pâques 2016. « Ce sont des cadences infernales. C’était la veille de Pâques, alors qu’habituellement nous devons abattre 800 à 1000 agneaux en une semaine, là nous avons dû en abattre 860 par jour ! En plus les machines fonctionnaient mal et le matériel d’anesthésie était défectueux. On n’arrivait pas à suivre la cadence. Les agneaux sautaient par-dessus la barrière… », témoigne l’un des tueurs en poste alors (c’est le vrai nom de leur fonction !) dans l’émission d’Envoyé Spécial[7] en partie consacré à ces questions.

L’abattoir du Vigan, dans le Gard, pourtant certifié Bio, a également été épinglé par L214 et la justice pour ses manquements graves[8]. Il a été obligé de fermer ses portes. Pourtant, à l’approche de Pâques, l’an passé, il a eu l’autorisation exceptionnelle de rouvrir ses portes pour abattre les agneaux destinés à nos tables pascales. C’est dire combien le business de l’agneau pascal est juteux ! Pour preuve, cette apologie macabre trouvée récemment sur le site internet du Groupement des éleveurs Girondin[9]: « Rien, il ne reste rien ! Il ne reste plus rien à l’abattoir, il ne reste plus rien dans nos boucheries… 700 agneaux abattus pour les fêtes de Pâques, près de 300 commercialisés dans nos seules boucheries. 3’250 clients et 130 K€ de chiffre d’affaires cumulés sur nos quatre points de vente pour la seule semaine de Pâques. 1200 clients pour 55 K€ le seul samedi. C’est le carton plein de Pâques… Du jamais vu en cette période de morosité ambiante… ! ». L’agneau, antidote à la morosité des hommes ? Quel clin d’œil pour un chrétien ! Presque un gag s’il s’agissait de marchandises ; une horreur, quand on parle d’êtres vivants !

Une horreur qui ne se limite pas à l’abattoir… Sans entrer dans les détails sordides, l’industrie de l’agneau (et de la viande en général) engendre toute une chaine de souffrances et d’indignités partagées par l’homme et l’animal : insémination artificiel des mères porteuses, naissances accélérées, engraissage aux antibiotiques et aux hormones pour que les agneaux de lait soient assez « dodus » à Pâques, importation de la plupart des agneaux de Nouvelle-Zélande par bateaux, transports cruels… sans compter la « sale tâche de tuer » que nous déléguons à nos frères humains soumis à des pressions, des rythmes et un stress permanent les conduisant, par voie de conséquence, à commettre des actes sur les animaux dont eux-mêmes souffrent. Que choisir ? Continuer à fermer les yeux et se rendre complices, ou oser regarder la réalité en face et nous relever en en dignité ?

Notre responsabilité face à cette violence

Est-ce qu’en tant que chrétien, cet état des choses est-il acceptable ? Est-ce cohérent avec le message de douceur et de non-violence prôné par les Evangiles ? Est-ce cohérent avec le message que le Christ cherche à nous transmettre quand il prend soin des malades, des vieux, des aveugles, des enfants, des petits, des pauvres ? Jésus n’encourage-t-il pas le soin à l’animal blessé ou à l’aveugle, même un jour de shabbat – quitte à provoquer le courroux des puissants et à risquer la croix ! L’agneau, auquel le Christ est lui-même identifié, symbole de l’innocence et de l’humilité, ne serait-il pas justement cette « figure idéale » envers laquelle exercer notre compassion ?

« Etre pour Jésus, c'est être en faveur d'une compassion active envers les faibles, contre le principe de la loi du plus fort », nous dit Andrew Linzey[10].  L’analogie, trop signifiante pour être fortuite, entre les deux agneaux (la petite bête à bouclette et le Christ) nous appelle à l’explorer plus avant, ainsi que le fait Andrew Linzey :

 

« La souffrance animale ne représente rien de moins que la souffrance innocente, imméritée, du Christ. Les chrétiens dont le regard se focalise sur l'horreur de la crucifixion devraient être en mesure de comprendre l'horreur de la souffrance innocente. Une telle souffrance – que ce soit celle des membres les plus faibles de la communauté humaine ou celle des animaux – en appelle au ciel pour le jugement et la rédemption. La croix du Christ englobe la souffrance de toute la Création ; notre sensibilité à cette souffrance est un test au papier tournesol[11] de notre qualité de disciples chrétiens. J'affirme qu'aucune théologie qui nous désensibilise à la souffrance ne peut être une théologie chrétienne. »

 

Aussi, une tradition fondée sur une lecture à contresens et causant la souffrance des animaux et des êtres humains n’est pas conciliable avec une exigence de justice, de paix et de vérité. Une tradition qui n’a aujourd’hui d’autres fondements que celle d’une rentabilité commerciale et d’un attachement à des valeurs obsolètes doit être revisitée. Symbole de fête, l’agneau n’en a pas pour autant nécessité à devenir un palliatif à notre « morosité » et à notre misère. On peut faire la fête, se réjouir, danser, boire, chanter, partager sans pour autant danser autour du cadavre d’un nouveau-né. La fête n’en aura que meilleure saveur. En Alsace, par exemple, c’est une brioche en forme d’agneau que l’on confectionne avec les enfants. C’est tout de même plus gai…

Mais la question importante, dans le fond, c’est peut-être : qu’est-ce que Pâques signifie pour moi ? Au sortir du carême, durant lequel j’ai fait « peau neuve », que m’est-il demandé ? De repartir de plus belle dans la consommation avide du monde ? Ou, à l’inverse, de poursuivre mon chemin de conversion vers plus de douceur, de sobriété et de simplicité? Qu’est-ce que Dieu attend de moi en ce jour ? Il m’appelle à fêter la vie nouvelle, à vivre la joie du Christ ressuscité, mais certainement pas à l’immoler à nouveau sur l’autel de mon avidité ! « Explorant la métaphore de l’Agneau, le cardinal Newman en arrivait à postuler que l'innocence des animaux est semblable à celle du Christ et à soutenir que la cruauté envers tous les innocents – qu'il s'agisse d'enfants ou d'animaux – équivaut moralement à la cruauté envers le Christ lui-même », souligne encore Andrew Linzey[12]. L’agneau nous invite à nous laisser guider, inspirer, habiter, aimer… Dieu veut que nous devenions des agneaux tendres, pas que nous les mangions !

Pour finir, une hypothèse. Imaginons un instant que le fait de manger de l’agneau à Pâques – symboliquement le fait de perpétuer l’ancien état des choses, de continuer à porter des armes, d’exercer notre toute-puissance et notre arrogance sur le monde, d’asservir le vivant… – contribuerait à nous maintenir en état d’exil ! Et si notre « entrée » dans le Royaume ne tenait qu’à un seul petit geste... ! Si nous acceptions de ne pas reproduire, ne serait-ce qu’une seule fois (juste pour voir), le cercle vicieux de la souffrance et de la mort symbolisé par le « sacrifice » de l’agneau/Agneau… Si nous acceptions de voir le Christ, de nous ouvrir pleinement à sa réalité, à la Vie éternelle sans condition… Si nous autorisions le Christ à être le vainqueur des démons et à régner sur le monde comme dans la version du Testament de Joseph ? Et si cela dépendait de nous ? Si aujourd’hui, à Pâques, nous faisions le choix de la Vie ! Imaginez un peu !

Peut-être, alors, le Christ n’aurait-il pas besoin, chaque année, de remonter sur sa croix…

Une pétition circule demandant à la Conférence des Evêques de France d'abandonner la consommation d'agneau à Pâques.


[1] Denis Marquet, Le Testament du Roc, Paris, Ed. Flammarion, mai 2016.

[2] José Antonio Pagola, Jésus. Approche Historique, Paris, Ed. du Cerf, p. 402.

[3] Idem, p. 408.

[4] Prêtre de l'Église d'Angleterre, directeur de l’Oxford Centre for Animal Ethics.

[5] www.l214.com... La diffusion de ces vidéos qui montrent la maltraitant animale (et humaine) a permis le vote d’une loi qui oblige les abattoirs à se doter de caméra vidéo de surveillance.

[6] En 2014, ce sont 3'685’900 agneaux qui ont été abattus en France. Et les Français sont les plus gros consommateurs de produits d’origine animale du monde : ils consomment en moyenne 86 kg de viande par an et par personne.

[7] Emission du 16 février (partie2), https://www.youtube.com/watch?v=E0b2QtQ_MvA, à partir de la minute 33.

[8] Le 23 mars 2017 a eu lieu le procès de cet abattoir, le premier procès ayant à juger des sévices graves et actes de cruauté dans un abattoir en France.

[9] Article du  08-04-2015

[10] Andrew Linzey, Animal Gospel, John Knox Press, 2005, troisième acte de foi.

[11] Papier réagissant à l'acidité ou l'alcalinité en changeant de couleur au contact de la substance à tester.

[12] Andrew Linzey, op. cit.