22 nov 2008

Des pistes pour une vie re-liée à la nature

Michel Maxime Egger, le 22.11.2008

Après les jalons pour un changement de paradigme, voici les pratiques pour ancrer plus profondément dans l’être – en leur donnant un sens nouveau – les gestes écologiques au quotidien et les actions politiques qui s’imposent. Dans sa seconde livraison consacrée à l’écospiritualité, la revue La Chair et le Souffle dessinent plusieurs propositions pour l’émergence d’un nouveau mode d’être.

Comment susciter une prise de conscience sans tirer la sonnette d’alarme sur les périls qui menacent notre planète, à commencer par le réchauffement climatique ? Et comment parler de ces menaces sans provoquer immédiatement un sentiment d’impuissance, avec ses corollaires : la résignation ou la fuite ? La problématique écologique nous place devant ce dilemme. On ne peut le résoudre qu’en embrassant les deux pôles du paradoxe de la foi : la lucidité et l’espérance.

Lucidité d’abord – du latin « lux » qui signifie lumière. Un défi que l’information seule ne suffit pas à relever. Car si nous « savons » les risques écologiques majeurs qui pèsent sur nous, nous n’arrivons pas à y « croire », comme l’a bien montré le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Du coup, ainsi qu’en témoignent les tergiversations des gouvernements, nous ne parvenons pas à prendre les mesures radicales et urgentes qui s’imposent. Une incapacité qui révèle notre inaptitude à questionner notre mode de développement, fondé sur une croissance insoutenable et profondément inéquitable, car non extensible, ni dans l’espace (les pays en développement), ni dans le temps (les générations futures). Si tous les terriens vivaient comme les Américains, il faudrait six planètes pour satisfaire leurs besoins !

L'espérance n'est pas l'optimisme

Prise isolément, la lucidité peut être accablante et décourageante. Il faut donc la contrebalancer par l’espérance. Laquelle est tout le contraire de l’optimisme. Car là où l’optimiste dit : « ça va s’arranger », l’espérant affirme : « je peux, à mon niveau, faire quelque chose pour que cela change. » D’un côté, l’impersonnel (cela) passif ; de l’autre, le personnel (je) actif. On peut retourner le problème écologique dans tous les sens, on ne coupe pas à ce constat : tout nécessaires qu’ils soient, les règlements les plus sévères, les taxes écologiques les plus lourdes, les techniques les plus vertes ou les chartes éthiques les plus durables ne suffiront pas à sauvegarder la Création. Pour y parvenir, une révolution des mentalités, l’invention d’autres modes de vie et de consommation sont incontournables. Si la législation et la technologie relèvent du « cela » économique et politique, la mutation des consciences appartient au « je ». Elle ne se décrète pas, ni ne s’impose, de l’extérieur. Elle naît au dedans de nous, du cœur profond. Sur ce plan-là, notre liberté et notre capacité d’agir sont bien réelles. C’est une question d’éveil et de choix, d’ouverture à la dynamique de l’Esprit. Une affaire de responsabilité personnelle et de mutation intérieure, dont l’enjeu est rien moins que l’émergence d’une nouvelle alliance entre l’être humain et la nature.

Une telle alliance suppose la construction d’une « autre » écologie. Plus intérieure : « Je crois que nous devons vraiment réintroduire la dimension spirituelle dans l’écologie », déclare Jean-Marie Pelt, fondateur de l’Institut européen d’écologie. C’est aussi la conviction de la revue La Chair et le Souffle. En sachant qu’il ne s’agit pas simplement d’ajouter une touche de couleur spirituelle au vert de l’engagement écologique, mais d’œuvrer à une intégration en profondeur entre transformation intérieure et sauvegarde de la Création. Car si nous prenons vraiment conscience de notre interdépendance avec le cosmos, si nous nous ouvrons au mystère de la nature, nous réalisons que l’une ne va pas sans l’autre.

C’est à cette métamorphose « écospirituelle » de nos modes d’être et de vivre que La Chair et le Souffle a décidé de consacrer deux numéros. Le précédent Aux racines de la crise écologique proposait un certain nombre de jalons, notamment en remontant aux sources civilisationelles, psychologiques et patriarcales, de la crise écologique. Il invitait aussi à dépasser les dualismes (matière-esprit, corps-âme, raison-cœur) qui empoisonnent notre relation à la nature, nous empêchent de reconnaître à la Création sa consistance propre et sa profondeur habitée de conscience et de divin.

Autres manières de voir et de sentir

Ce numéro (Volume 4, No 2, 2008), qui vient de sortir, se veut davantage axé sur les « pratiques ». Le mot peut être trompeur. Il ne s’agit pas ici de fournir des pistes concrètes pour économiser l’énergie ou recycler ses déchets. Les librairies et les médias regorgent de ce genre de conseils. L’objectif est plutôt de proposer d’autres manières de voir, de sentir et de penser, d’esquisser des attitudes intérieures issues d’une vision spirituelle, réenchantée, de la nature et de notre relation avec elle. Une façon d’ancrer plus profondément dans l’être – en leur donnant un sens nouveau – les gestes écologiques au quotidien et les actions politiques qui s’imposent. Ceux-ci restent, bien sûr, absolument essentiels. Mais cela fait une différence s’ils résultent, comme organiquement, d’une nécessité intérieure liée à un cheminement spirituel, ou s’ils sont posés devant soi comme une obligation morale, un idéal extérieur auquel se conformer. Dans le premier cas, nous nous situons dans l’ordre de l’évidence : l’amour et le respect de la nature naissent « naturellement », spontanément, de la conscience toujours plus vive de notre unité avec elle. Nous partageons une communauté d’être et de destin avec le cosmos. Dans le second cas, nous demeurons dans la dynamique – laborieuse et toujours décevante – du « il faut », dans un dualisme où la nature n’est rien de plus que notre « environnement », autour et au-dehors de nous, tel un objet extérieur.

Les textes de cette livraison de La Chair et le Souffle dessinent plusieurs propositions pour la concrétisation, dans la vie, de cette nouvelle alliance. Ecrits par Louis Vaillancourt, Otto Schaefer, André Beauchamp, Lama Lhundroup, Monique Dumais et Dominique Cottereau, ils offrent des pistes vers :

  • une conscience approfondie de notre interdépendance et solidarité profonde avec la nature ;
  • une éthique de l’intendance de la Création, vécue dans l’humilité, le don de soi et le service gratuit de la vie ;
  • un art du geste permettant, par exemple, de faire du jardinage une expérience de la sainteté de la terre et de la rencontre interculturelle ;
  • un mode d’être (ethos) de communion, où l’être humain participerait à la transfiguration du cosmos plutôt qu’à sa défiguration ;
  • un nouveau mode de vie fondé sur la simplicité volontaire, le commerce équitable et de proximité ;
  • la réalisation communautaire d’éco-sites sacrés, comme lieux d’apprentissage d’une écologie intérieure et extérieure, combinant énergies renouvelables, alimentation biologique, intelligence visionnaire et action non violente ;
  • un engagement citoyen prophétique, incarné aujourd’hui avec beaucoup de force par des femmes qui articulent d’une manière féconde sauvegarde de la Création et combat pour la justice;
  • une pédagogie de l’écoformation, capable de faire émerger une conscience nouvelle de la vie re-liée à la nature, à travers l’expérience corporelle du monde et l’imagination symbolique

Lutte pour la justice et écoformation

Trois points méritent d’être soulignés. D’abord, le caractère particulièrement exemplaire et inspirant de l’expérience bouddhiste d’éco-site sacré réalisée par le Sangha Rimay (Savoie). Pourquoi les communautés religieuses et monastiques, qui furent au Moyen Âge à la pointe du savoir et de la technologie, ne s’engagent-elles pas davantage dans ce sens, en devenant des laboratoires d’écospiritualité appliquée ?

Ensuite, l’articulation entre écologie et lutte pour la justice. Un lien essentiel, tant il est vrai qu’on peut manger bio, s’éclairer au solaire et recycler ses déchets tout en continuant d’exploiter – directement ou indirectement – son prochain, proche ou lointain. L’écologie ne suffit pas, en elle-même, à instaurer un ordre économique mondial plus juste, sans lequel elle perd une partie de son sens.

Enfin, l’importance-clé de la formation – des enfants, mais aussi des adultes – pour la société de demain. L’éducation au développement durable a, ces dernières années, fait son entrée dans les programmes scolaires. C’est positif, mais encore insuffisant. Car la nature y reste le plus souvent abordée sur le mode de la distanciation, comme un « environnement », un objet d’étude ou un problème à résoudre, plutôt que comme un milieu à habiter. L’écoformation vise, en revanche, à développer non pas un savoir sur, mais une connaissance de la nature, à partir de son écoute sensible, de sa contemplation intime, de la manière dont l’humain construit son être-au-monde.

«Coopérateur ludique» et non «militant triste»

Dans ce numéro de La Chair et le Souffle, on parle à plusieurs reprises d’autolimitation et d’ascèse. Ces mots sont lourds de connotations négatives et peuvent rebuter, sinon faire peur. Le but, cependant, n’est pas de prôner une spiritualité et une écologie chagrines et austères, tissées de culpabilité, de renoncements et de contraintes. Le modèle n’est pas celui du « militant triste » ou du « guerrier puritain », mais celui du « coopérateur ludique », pour reprendre la jolie expression de Patrick Viveret.

Il n’en reste pas moins qu’une mutation de conscience et une transformation du mode de vie ne s’opèrent pas d’un coup de baguette magique. Elles supposent un effort, un cheminement, une ascèse (au sens littéral du mot grec askêsis, qui signifie exercice), un travail intérieur par rapport à tout ce qui – en nous et dans notre existence – nous conditionne, nous rend captifs d’un système économique mortifère, fait obstacle à une manière réellement écologique d’habiter le monde. L’écospiritualité est, en ce sens, un chemin de libération. Son but n’est pas une existence corsetée dans des normes et des interdits éthico-légaux, mais la « vie en abondance » annoncée par l’Évangile et la plénitude d’être promise par toutes les traditions spirituelles.

Il en va de même de l’« autolimitation ». Il faut l’entendre dans le sens, défendu par l’agro-écologiste Pierre Rabhi, d’une « sobriété heureuse ». Il ne s’agit pas, comme il le dit, « de se serrer la ceinture », mais de « réorienter les choses » en revenant à l’essentiel, en apprenant à distinguer entre le « nécessaire » et le « superflu qui, dans notre société de consommation et de combustion, atteint de telles proportions qu’il détruit et rend malade ». L’enjeu est l’émergence d’un autre modèle de développement, fondé sur la « décroissance soutenable », la qualité d’être et la richesse relationnelle plutôt que sur la croissance infinie, la quantité d’avoirs et l’accumulation des richesses matérielles. Il s’agit de passer peu à peu à une sobriété volontaire pour éviter de se voir imposer un système de privations croissantes.

Un chantier ouvert

En résumé, ce vers quoi tend l’écospiritualité est une forme de sagesse pratique, enracinée dans la Terre et le Ciel, bien ancrée dans le corps et habitée par l’Esprit. Le modèle est moins le philosophe d’Occident – à l’image du penseur de Rodin torturé par sa tête trop lourde – que le sage d’Orient, bien centré dans son hara. Le sage n’agit pas à partir d’une délibération intellectuelle sur les valeurs, d’une analyse rationnelle des motivations ou d’une pesée des intérêts en jeu. Il « sait » ce qui est « juste » et le réalise, pour ainsi dire, spontanément. Cela, parce qu’il est un et qu’il fait corps avec le monde, la Création et les situations, parce qu’il est re-lié à la Source de la vie, dans une connaissance immédiate et intime des choses, au-delà de tout retour de la conscience sur elle-même. Le sage n’accomplit pas une action écologique, il est action, dans une unité profonde avec le cosmos.

Tout cela ne constitue pas un programme, mais un chantier ouvert. Un ensemble de propositions à débattre, faire siennes, mettre en œuvre, ouvrir à d’autres perspectives encore. Une manière pour La Chair et le Souffle de participer – avec d’autres – à l’éveil et à la fédération des consciences qui émergent un peu partout, en quête d’alternatives. Les défis écologiques sont si amples et complexes qu’ils semblent souvent au-delà de nos forces. Ils le sont sans doute. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras et ne pas accomplir tout ce qui est possible à notre niveau. « Même si le bateau doit couler, nous aurons alors vraiment fait ce que nous aurons pu. Aujourd’hui, ce qui arrive est surdimensionné par rapport à nos capacités humaines, mais je pense que ce plan de réalité n’est pas le seul. Faisons le possible, et l’intelligence universelle, Dieu, peu importe le nom, fera l’impossible ! » (Pierre Rabhi). Un certain Jésus, en son temps, n’avait rien dit d’autre.