19 mai 2017

Présence de la Sagesse dans la création

Jacques Matthey, le 19.05.2017

Changer de paradigme appelle à cesser de voir la nature comme un stock de ressources pour lui redonner sa dimension de mystère habité par le divin. La tradition biblique de la Sagesse offre des pistes stimulantes pour ce changement de regard et réinventer un art de vivre dans le respect et la douceur.

Je viens d’une tradition spirituelle et théologique mettant l’accent sur la transcendance de Dieu et sur l’importance de l’engagement pour la justice. Depuis toujours, la beauté de la nature et la nécessité de respecter la création étaient évidentes pour moi. Mais ce n’est que tout récemment, notamment dans le cadre de mon travail au Conseil œcuménique des Eglises, que je me suis rendu compte qu’il était nécessaire de revisiter ma compréhension théologique de la relation entre Dieu et la création. C’est ainsi que je me suis intéressé plus particulièrement à la tradition biblique de la sagesse. Contrairement à la prophétie, où on confronte le monde avec un message de la part de Dieu, dans la sagesse, on tire des leçons de la vie de tous les jours et de l’observation de la nature et des hommes pour mieux comprendre ce que Dieu veut pour et de nous. Le terme de « sagesse » renvoie à un art de vivre, à l’habileté dans différents domaines de la vie de tous les jours : technique, agricole, social, puis aussi politique (figure du roi Salomon).

Maître d’œuvre, artiste et enfant

Je suis particulièrement intéressé aux textes tardifs de cette tradition biblique. Après l’exil du peuple juif à Babylone, la réflexion et l’enseignement sur l’art pratique de vivre s’ouvre aux sagesses de l’Egypte et de la Mésopotamie et en reprend des éléments. Comme à l’époque on ne travaille pas volontiers avec des abstractions, apparaît dans les textes une figure féminine qui semble avoir les caractéristiques d’un être à la fois divin et humain. On parle de la Sagesse personnifiée. Elle représente l’enseignement des sages.

Elle a fait couler beaucoup d’encre parmi les spécialistes de l’histoire et de l’interprétation des textes bibliques. Je n’ai pas la prétention de tout expliquer ni d’apporter un point de vue particulièrement original. Je trouve simplement que cette figure ouvre des possibilités d’élargir ma compréhension de la relation entre le Créateur et sa création et par conséquent d’enrichir ma spiritualité.

Au chapitre 8 du livre des Proverbes, la Sagesse personnifiée s’adresse aux lecteurs et lectrices dans le cadre d’une sorte d’« autobiographie » résumée :

 

Proverbes 8, 22 – 31

22 Le SEIGNEUR m’a engendrée, prémice de son activité,
prélude à ses œuvres anciennes.

23 J’ai été sacrée depuis toujours,
dès les origines, dès les premiers temps de la terre.

24 Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée,
quand n’étaient pas les sources profondes des eaux.

25 Avant que n’aient surgi les montagnes,
avant les collines, j’ai été enfantée,

26 alors qu’Il n’avait pas encore fait la terre et les espaces
ni l’ensemble des molécules du monde.

27 Quand Il affermit les cieux, moi, j’étais là,
quand il grava un cercle face à l’abîme, [...]

29 [...] quand Il traça les fondements de la terre.
A - maître d’œuvre

30 Je fus B - artiste à son côté,
C - enfant chérie
objet de ses délices chaque jour,
jouant en sa présence en tout temps,

31 jouant dans son univers terrestre ;
et je trouve mes délices parmi les hommes.

 

Pour comprendre le rôle de la Sagesse dans ce processus, il y a trois sens ou images possibles sur la base de l’hébreu. Mais avant de vous les présenter, je fais quelques autres remarques sur le texte :

  • La Sagesse précède toute création. Elle est avant et au-delà de toute réalité : depuis toujours, dès les origines, avant que… (v. 23, 25,). Elle porte donc des traits divins. On peut dire qu’elle a une grande proximité avec Dieu.
  • La Sagesse est cependant engendrée, comme dit le texte, enfantée par Dieu. Elle dépend de Dieu et n’est pas Dieu.
  • Elle est intimément associée au processus de la création du cosmos. Le texte dit qu’elle est « prémice » de l’activité de Dieu. Elle est donc le principe de l’action de Dieu, le fil rouge de tout ce que Dieu veut faire.

Vous pouvez maintenant insérer dans votre texte au v. 30 l’une après l’autre les images ou définitions que je vous indique.

A - Maître d’œuvre

La première image montre la Sagesse comme le maître d’œuvre, l’architecte, l’ingénieur ou développeur qui collabore avec le Créateur pour façonner le monde et lui donner dynamisme et sens. La Sagesse est alors parole, intelligence. Elle structure le cosmos en lui donnant ses lois de fonctionnement, son but, ses charnières. Dans le cadre de cette première image, la création apparaît comme le « projet de développement » de Dieu réalisé en collaboration avec sa conceptrice, Dame Sagesse.

Cette façon de voir monde et création est celle qui a le plus marqué les auteurs bibliques. On cherche donc dans le monde une « logique », une « parole » qui permet d’en percer le sens et le mystère, les règles de fonctionnement et de développement. On peut aussi dire que la Sagesse offre la base de la recherche scientifique. Dans mon histoire personnelle, j’ai beaucoup milité dans des organisations de développement, suite aux années 1960. L’important était de développer la réalité pour progresser vers plus de justice et de paix. Indirectement, nous nous référions à cette compréhension de la sagesse. Mais ce modèle peut aussi nourrir la foi au progrès illimité et la domination humaine sur toute réalité. Les textes de sagesse tombent parfois dans cette tentation.

 B - Artiste, artisane

Un autre sens du même mot hébreu voit la Sagesse à l’œuvre comme artisane ou artiste. On se rappelle que le Créateur est souvent comparé à un potier dans la Bible. Dans cette deuxième manière de percevoir le mystère de Dame Sagesse, l’accent porte sur la créativité, l’imagination, la beauté plutôt que la logique et l’ordre. Grâce à la collaboration de la Sagesse, la création devient une œuvre d’art, une réalité vivante à admirer et respecter. Cela ferait écho à ce qui est dit dans le premier chapitre de la Genèse, où Dieu vit que tout cela était bon. Les traducteurs de la Bible en grec ont utilisé pour cela le mot kalon qui veut dire à la fois bon et beau. Dans cette deuxième représentation, l’approche de la création est plus esthétique qu’économique ou utilitaire.

Les spiritualités catholiques et orthodoxes ont en général mieux perçu que les protestants l’émerveillement devant la beauté de la création et une approche plus émotionnelle qu’intellectuelle de ses merveilles. Le sage s’inspire alors de cette œuvre magnifique pour en saisir la beauté et protéger la vie.

Il ne faut pas opposer ces deux images – j’ai volontairement exagéré ici, parce que de nos jours, cela peut conduire à des attitudes différentes. A l’époque, la distinction entre parole, artisanat et artistique n’était pas nette. D’ailleurs, de nos jours, le terme de « créateur » s’applique aussi au monde industriel, littéraire, artistique et architectural, pour ne prendre que ces exemples. Néanmoins, je trouve important de redonner du poids dans notre spiritualité à la création perçue comme œuvre d’art à respecter et admirer. Cela invite à l’humilité de l’observateur qui fait silence face à la merveilleuse présence d’une force créatrice de beauté dans la nature.

C - Petite fille, enfant chérie

Mais l’hébreu peut aussi renvoyer à l’image d’une petite fille, une enfant chérie, qui danse devant son père, jouant en sa présence tout le temps et qui se réjouit de ce qu’il fait. Par sa joie, elle encourage son père dans son œuvre de création. Peut-être que je donne de l’importance à cette troisième approche parce que je suis grand-père…

Cette troisième approche n’a pas été reprise par les autres livres bibliques. Elle est toutefois assez cohérente avec le texte. On se souviendra quand-même de l’importance que Jésus accorde aux petits enfants en les mettant en exemple face aux disciples toujours tentés par le pouvoir. C’est à ceux et celles qui sont comme de petits enfants qu’appartient le royaume de Dieu, disait-il. Pas nécessairement aux sages, intelligents et bons croyants.

Dans cette troisième approche, minoritaire, la Sagesse ne collabore pas directement à l’œuvre du créateur. Comme le dit le verset 27, elle est simplement là. Son influence est indirecte, par son jeu et sa danse. Cela nous conduit à nous comprendre comme celles et ceux qui sont appelés à admirer Dieu et son œuvre et l’encourager à la poursuivre par nos chants, prières, méditations, notre musique et nos danses ! C’est comme une invitation à des liturgies festives.

Ce premier regard sur un texte de sagesse ouvre plusieurs possibilités de comprendre le sens de la création et la relation entre Dieu et toutes ses créatures. Les sages bibliques ont continué de réfléchir à ces questions, inspirés par Dieu dans leur quête et rédaction. Au premier siècle avant Jésus-Christ, à Alexandrie, est produit un ouvrage placé également sous le patronage symbolique du roi Salomon, livre auquel nous allons maintenant nous intéresser.

Le Principe qui donne sens au monde

Le livre de la Sagesse poursuit la méditation sur la figure féminine de la Sagesse et reformule des éléments de la tradition biblique, cette-fois en dialogue avec les philosophies grecques du 1er siècle avant Jésus Christ. Cela permet d’aller très loin dans le sens d’une présence de la Sagesse dans la création. Avec toutefois quelques différences subtiles par rapport à une position qui identifierait totalement création, nature et Dieu.

  • Le terme grec qui apparaît plusieurs fois pour caractériser la Sagesse porte les deux nuances évoquées ci-dessus : organisatrice, artisane, artiste. On peut donc garder en tête les deux premières images entrevues à la lecture de Proverbes 8.
  • Mais l’auteur du livre de la Sagesse va plus loin dans son dialogue avec les philosophes de son temps. Il va faire une relation entre le personnage de la Sagesse dans la Bible et le principe divin qui, selon les stoïciens, régit et traverse tout l’univers, ce qu’eux nomment le logos, l’esprit ou la parole originelle.
  • C’est comme une conversation à double sens : l’auteur biblique fait comprendre à ses lecteurs juifs que cette Sagesse qu’ils connaissent dans leur tradition est ce que les philosophes de leur temps appellent l’Esprit ou la Parole qui régit l’ensemble du réel. Il leur permet donc de se connecter aux réflexions de leurs contemporains et témoigner de leur foi en un langage compréhensible. Dans l’autre sens, le livre de la Sagesse dit aux philosophes et intellectuels du monde grec (hellénistique) : cet esprit du monde dont vous parlez et sur lequel vous réfléchissez, nous le connaissons, nous les sages juifs. Il a une identité – c’est la Sagesse créée par Dieu.
  • Le pas est important. En effet, ici, la Sagesse n’est pas seulement considérée comme la collaboratrice et inspiratrice de Dieu lors de la création des débuts. On la comprend désormais comme le principe qui traverse la réalité, la maintient, lui donne sens. Elle est le mystère au sein de toute réalité et de toute créature comme au cœur de l’homme. Par elle, Dieu est immanent au monde sans pour autant perdre sa transcendance.  

Essayons de comprendre cela à travers deux textes. Le premier met l’accent sur sa présence dans le monde :

 

Sagesse 7, 22 – 24

22 Car il y a en elle (la Sagesse) un esprit
intelligent, saint, unique,
multiple, subtil, mobile,
distinct, sans tache, clair,
inaltérable, aimant le bien, diligent,

23 indépendant, bienfaisant, ami de l’homme,
ferme, assuré, tranquille,
qui peut tout, surveille tout et pénètre tous les esprits,
les intelligents, les purs, les plus subtils.

24 Aussi la Sagesse est-elle plus mobile qu’aucun mouvement,
A cause de sa pureté, elle passe et pénètre à travers tout.

 

  • Les versets 22 et 23 offrent une liste de 7 fois 3 attributs qui se complètent et se répondent avec quelques répétitions.
  • La première ligne du 22 et la dernière du 23 identifient pratiquement Sagesse et Esprit saint (comme en 1,7), voire même Sagesse et Dieu.
  • Les autres lignes marquent la mobilité, l’identité inébranlable, la sécurité offerte par sa fermeté et l’absence d’imperfection et du mal.
  • Au milieu, le texte insiste sur le caractère bienfaisant de cet Esprit qui aime le bien partout et les hommes en particulier. J’insiste sur l’importance de cette orientation éthique et philanthropique. On ne parle pas d’un fluide sans contenu.
  • Enfin, au verset 24, la Sagesse passe à travers tout et pénètre tout. Dans toute réalité cosmique, on peut la rencontrer et faire sa connaissance. Donc aussi dans la nature.

 

Cela dit, le livre de la Sagesse ne permet pas d’identifier complètement cette Sagesse immanente avec Dieu qui perdrait ainsi son caractère transcendant. Dieu reste finalement Celui ou Celle dont la Sagesse dépend. C’est ce qu’affirment les versets qui suivent :

 

Sagesse 7, 25 – 8, 1 (extraits)

25 Elle est un effluve de la puissance de Dieu,
une pure irradiation de la gloire du Dieu souverain ;
c’est pourquoi nulle souillure ne se glisse en elle.

26 Elle est un reflet de la lumière éternelle,
un miroir sans tache de l’activité de Dieu
et une image de sa bonté.

27 Comme elle est unique, elle peut tout ;
demeurant en elle-même, elle renouvelle l’univers
et, au long des âges, elle passe dans les âmes saintes
pour former des amis de Dieu et des prophètes. [...]

29 Elle est plus radieuse que le soleil
et surpasse toute constellation. [...]

8,1 Elle s’étend avec force d’une extrémité du monde à l’autre,
elle gouverne l’univers avec bonté.

 

Reprenons quelques images de ce texte :

  • v. 25 : la Sagesse est exhalation, fumée légère, souffle léger, effluve de Dieu. Elle a donc une relation intime avec Dieu, porte quelque chose d’essentiel de Dieu en elle (l’haleine). Mais même si elle inspire tout, gouverne tout (8,1 : elle gouverne l’univers), elle n’est pas Dieu. Elle n’est qu’effluve de sa puissance.
  • Il est ensuite affirmé qu’elle est irradiation parfaite de la gloire de Dieu. La gloire, c’est le poids, l’importance. Là aussi, elle est en relation intime, sans qu’il y ait identification totale. C’est toujours Dieu qui fait le poids.
  • v. 26 : la Sagesse est aussi reflet, image, miroir. Par elle et grâce à elle, il y a accès à la lumière, la vérité de Dieu, mais indirectement, par reflet justement. La Sagesse illumine toute réalité. Mais elle n’est pas la lumière éternelle elle-même.
  • v. 27 : la Sagesse innove ou renouvelle toutes choses. C’est un pas important, essentiel même. La Sagesse ne constitue pas seulement l’univers, ne le tient pas simplement ensemble, ne le pénètre pas seulement, mais œuvre en son sein pour le renouveler constamment. Tout n’est pas fixé, déterminé, à jamais, ni dans l’univers, ni dans l’histoire humaine. Une porte est ouverte à l’espérance et à l’inattendu, à la nouveauté, à condition qu’elle respecte l’œuvre d’art.
  • Le mot bonté apparaît deux fois (v. 26 et 8,1). La Sagesse représente un Dieu qui veut le bien pour sa création et pour l’humanité.

Il convient ici de rappeler que la Sagesse biblique n’est pas seulement une dynamique active, présente, dans la nature, mais une force qui intervient dans l’histoire humaine. Elle promet également de prendre ses quartiers, de venir habiter dans l’âme humaine. Le texte dit qu’elle forme des « amis de Dieu » et des « prophètes ». La Sagesse est ici identifiée à l’Esprit qui suscite et anime les prophètes qui, au nom de Dieu, proclament la justice, exigent le respect de la dignité des petits et dénoncent toute corruption. Figure royale, la Sagesse est aussi comprise comme instruction à la bonne gouvernance.

Porte vers l’immanence de Dieu

Il n’y a pas une seule manière d’interpréter tout cela aujourd’hui. Certains voient dans cette figure un être spirituel rattaché à Dieu ou une intermédiaire entre Dieu et ses autres créatures. On aurait comme une « sous-divinité » reprenant des traits des déesses de l’Egypte ou de la Mésopotamie de l’époque. D’autres, plus prosaïques, n’y voient qu’une figure littéraire, une construction, un peu comme on en trouve dans des romans anciens et modernes.

Vous pouvez lire ces textes et penser qu’ils insistent sur le caractère transcendant de la Sagesse, son lien avec Dieu. Vous pouvez aussi être d’avis qu’ils mettent l’accent sur la présence divine dans la création et au cœur des humains. On parle alors d’immanence.

Dans le cadre de ma propre histoire et tradition protestante qui affirme avec force la transcendance absolue de Dieu, je penche pour ouvrir la porte à la perspective de l’immanence de Dieu. Dieu n’est pas seulement le créateur auquel la création et l’univers peuvent et doivent rendre gloire, mais Celui ou Celle qui par son Esprit pénètre et traverse tout en le maintenant et le recréant.

L’Esprit Saint comme dynamique artistique à inspiration féminine peut être – pour nos jours et ma tradition – l’image qui convient le mieux pour comprendre et percevoir ce que cette figure de Sagesse a de merveilleux. Elle habite la création sans perdre sa différence irréductible – elle habite humains, être vivants, réalité matérielle et spirituelle. Mais jamais la création ne pourra contenir Dieu et tenir son Esprit prisonnier. En dernière analyse, toute réalité reste redevable à Dieu de son existence et de ses choix – ce Dieu qui peut aussi apporter du nouveau et donc libérer une création qui, selon Romains 8, souffre comme nous les humains du mal et de la violence.

Un art de vivre parmi les autres

Premièrement, j’ai cherché dans le livre des Proverbes où l’on pouvait discerner la présence de la Sagesse dans l’environnement naturel. J’ai trouvé beaucoup de sentences où l’homme est invité à gérer ses biens, notamment ses troupeaux et son petit bétail, ainsi que ses terres, de manière raisonnable, respectant les lois de la nature et de la météo telles qu’on les comprenait à l’époque. Mais il n’est pas question, dans la grande majorité des proverbes, d’une présence directe de la Sagesse dans la nature. J’ai cependant quand même trouvé un texte qui l’évoque, et cela d’une manière plutôt surprenante :

 

Proverbes 30, 24-28

24 Il existe sur terre quatre êtres tout petits
et pourtant sages parmi les sages :

25 Les fourmis, peuple sans force,
qui, en été, savent assurer leur nourriture ;

26 les damans, peuple sans puissance,
qui savent placer leur maison dans le roc ;

27 les sauterelles qui n’ont pas de roi
et qui savent sortir toutes en bande ;

28 le lézard qui peut être attrapé à la main
et qui pourtant est dans le palais des rois !

 

Il y a donc un cas précis de présence de la Sagesse dans la nature. Et ce qui est surprenant, c’est que ce sont les plus insignifiantes parmi les bêtes qui reçoivent le qualificatif très rare de « sages parmi les sages ». Il s’agit :

  • des fourmis, parmi les bêtes les plus petites, mais bien organisées et prévoyantes ;
  • des damans (une sorte de marmotte), faibles, mais habiles à construire leurs abris hors de portée des prédateurs. Selon la Loi (la Torah), ils sont impurs ;
  • des sauterelles, peuple qui n’a pas besoin de roi pour être excellemment organisé et redoutable. On s’étonne de cela ; car en Israël, les sauterelles n’avaient pas bonne presse ;
  • du gecko, une sorte de lézard qui se faufile partout et qui va jusqu’à défier l’autorité du roi en entrant dans sa chambre privée et en troublant son intimité. C’est aussi un animal considéré comme impur.

Les empreintes de la Sagesse immanente se trouvent peut-être là où on ne les cherche pas. Ce n’est pas nécessairement de l’admiration devant la grandeur, la beauté ou l’harmonie de la création ni de l’émotion esthétique que surgit la sagesse comme art pratique de vivre, mais de l’attention à des êtres insignifiants, petits, pour la plupart sans défense, pour certains même impurs. Ce texte est surprenant. Il y a là comme une approche critique du pouvoir royal et de la tradition de pureté rituelle, une approche qui semble prendre le contre-pied des prétentions de sagesse de l’époque comme aussi des quêtes de bonheur postmodernes.

Deuxièmement, je vois deux manières de donner du sens à ce texte. La première est un avertissement : Dieu ne se laisse pas enfermer : Il ou Elle vous surprendra. La logique humaine, même enrichie de l’enseignement des sages, ne pourra pas nécessairement saisir le mystère du Dieu créateur. Même des animaux impurs peuvent être une empreinte de la Sagesse dans la création. Certains auteurs bibliques comme Job ou Qohélet (l’Ecclésiaste) sonnent comme des avertissements importants. Dieu peut être rencontré – aussi dans la nature – mais Il nous surprendra toujours et l’être humain n’a pas accès à une compréhension totale du Créateur. A un certain point, il doit faire silence.

L’approche de Proverbes 30 par le « bas » dans le domaine de la nature peut aussi être mise en parallèle avec l’option préférentielle de Dieu pour les pauvres, les étrangers et les veuves, fortement défendue par les prophètes. C’est ma deuxième approche.

Le Nouveau Testament réunit les deux approches :

  • Jésus conteste toutes les traditions religieuses et invite à porter son attention sur les enfants, les délaissés, les humbles. Il tourne son regard vers la beauté des fleurs et rappelle que Dieu se soucie même des petits moineaux. Mais il met en question les pharisiens et les scribes (donc les sages), de même que ses disciples.
  • Paul conteste aussi l’orgueil des religieux, des sages et philosophes : « Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Cor. 1, 27-29)

Il y a dans le Nouveau Testament comme une inversion à propos de la Sagesse de Dieu. On ne la rencontre qu’en suivant la trajectoire d’abaissement et d’humiliation, qui a été celle de Jésus-Christ. Celui qui est présenté dans l’Evangile de Matthieu comme maître de sagesse est confessé par les premiers chrétiens comme l’incarnation de la Sagesse de Dieu. Mais c’est sur la croix que son identité se révèle.

En effet, dans les premiers hymnes et confessions de foi chrétiennes, c’est le Christ crucifié et ressuscité qui reçoit les attributs de la Sagesse personnifiée. On en trouve un exemple dans l’épître aux Colossiens :

 

Colossiens 1, 15-20 (extraits)

15 Il est l’image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,

16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,

17 et il est, lui, par devant tout ;
tout est maintenu en lui, (..)

19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude

20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.

 

Dans une perspective chrétienne, on trouve là l’identification la plus profonde de cette Sagesse immanente qui nous précède et nous rencontre dans les hommes, femmes et enfants qui nous entourent, particulièrement parmi les plus petits, pauvres et malades, mais aussi dans les autres frères et sœurs en création. L’identité de l’Esprit, c’est Christ, « Dieu avec nous », Emmanuel. Comme Sagesse, il est proche, mais pas à notre disposition, pas domesticable. Nous pouvons le rencontrer et vivre une communion avec lui – Sagesse présente dans le monde – mais toujours par grâce. Pas d’abord par notre science ou par notre calcul, même religieux. Cette nouvelle voie de la Sagesse, peut-être déjà entrevue en Proverbes 30, est de surprendre en prenant à rebours les principes de l’évolution naturelle comme de la marche de l’histoire.

Troisièmement, la sagesse enseigne un art de vivre parmi les hommes et les autres êtres et éléments de la création. Le principe en est la modération : savoir se comporter de manière intelligente et respectueuse des êtres et de la volonté de Dieu en évitant les excès. Si l’on veut suivre Jésus comme maître de sagesse, on a également des propositions claires de cheminement pour réussir sa vie. Les béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la Montagne peuvent être considérées comme la quintessence de l’art de vivre selon l’Evangile. On reprend, corrige et réinterprète les enseignements de la sagesse biblique traditionnelle :

 

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

 

Je souligne particulièrement la promesse selon laquelle ce sont les « doux » qui auront la terre en partage. Nous sommes invités au respect et non à la domination. Christ, roi couronné d’épines, corrige même des conceptions bibliques du rôle de l’être humain en société et en création. Il vit une royauté différente de celle de Salomon, renouvelée, comme serviteur souffrant et non comme dominateur faisant souffrir les autres. Dans une optique chrétienne, c’est désormais lui qui est Sagesse, visage du Créateur à la fois immanent et transcendant, qui veut le bien pour l’humanité et la création.

Conférence de Jacques Matthey, lors du week-end d’écospiritualité organisé notamment par le Laboratoire de la transition intérieure de Pain pour le prochain sur le thème « Trouver Dieu dans la Création pour nourrir la transition intérieure », au Château de Bossey, 5-7 mai 2017.