24 déc 2016

Le sens de Noël: oser croire à ses rêves

Jean-François Habermacher, le 24.12.2016

Merveilleuse, la fête de Noël l’est par la naissance d’un Enfant, le rêve et l’espérance qu’il génère, la lumière qu’il fait naître au cœur des obscurités du monde. Malgré les apparences, le monde n’est pas abandonné de Dieu. L'Esprit y travaille sur la pointe des pieds, par la force de la tendresse, de la solidarité, de la compassion. Par touches infimes, jusqu’à la métamorphose des cœurs…

 

Alors le loup habitera avec l’agneau
Le léopard se couchera près du chevreau
Le veau et le lionceau seront nourris ensemble
Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra
Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte…
Esaïe 11, 6-9

 

Il y a des jours où on aimerait bien y croire à cette histoire… !

Et il y a des jours où, tout simplement, on aimerait croire. Croire en ses capacités, en celles des autres, croire dans un monde plus vrai, plus humain… Croire dans une vie meilleure pour tous, une vie dans laquelle seraient bannies la violence, la souffrance, l’injustice, l’exploitation de l’homme par l’homme… Croire en l’amour renaissant, en la santé retrouvée, en la famille réconciliée, en la dignité restituée… Croire à la paix entre les humains et les peuples… et croire en un Dieu solidaire, visible, présent, agissant, qui endiguerait la violence et rétablirait la justice, un Dieu qui ne nous décevrait pas, ou, comme on dit chez nous, nous décevrait en bien…

Si tout cela se réalisait, comme par enchantement, alors exit Alep, Mossoul, Syrte, ces villes tombeaux de la conscience humaine, et ces pays dévastés où règnent l’atroce et l’abominable. Finis les dictatures et les peuples déplacés ; finis le totalitarisme et le mépris des droits humains, les inégalités sociales et économiques.

Dans un monde qui serait ainsi pacifié, brillerait alors la responsabilité sociale et environnementale des mammouths de l’économie comme l’implication solidaire des banques et des grands capitaines de l’industrie… Exit le récent appel du pape adressé à 400 grands patrons pour mettre l’économie au service de la personne !... Le rêve quoi ! Oui, il y a des fois où on aimerait y croire…

La vie et Dieu, imprévisibles

Mais voilà, la réalité a la peau dure… Et l’homme aussi… Nos rêves, nos aspirations ne font décidément pas le poids… devant le poids du réel. Devant la réalité de l’égoïsme, la soif d’accaparer et d’accumuler, devant la défense des intérêts personnels, nos rêves de justice et de paix s’envolent ; ils partent en fumée. Exit l’altruisme, la bienveillance, le partage et la solidarité. Toujours, il faut sauvegarder ses intérêts quitte à revenir à la case départ de l’espèce humaine, à la loi du plus fort, à la domination et à la puissance, à la pente naturelle des hommes et du monde.

Mais cette vision, pour juste qu’elle soit, n’est-elle pas un brin réductrice… ?

Car la vie ne marche pas comme ça. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre ; et la ligne de démarcation entre les bourreaux et les victimes est souvent poreuse et malléable. Chacun de nous, à notre échelle, n’est-il pas un puissant assis sur son trône ? Tous, à notre échelle, nous tirons profit de cette vie et faisons passer nos intérêts avant ceux du groupe et des collectifs humains. Et, ce faisant, nous limitons et rapetissons nos rêves d’équité et de fraternité.

Et puis, ne l’oublions pas, la vie n’est pas un long fleuve tranquille où tout se déroule comme sur des roulettes. Elle est faite de surprises, de renversements et de retournements imprévus. Ce qu’on pensait être un bien peut tout à coup se retourner en mal… Et ce qui nous semblait un échec, une catastrophe, une insupportable privation de liberté peut devenir un bienfait... Demandez à la population de Fukushima ce qu’elle pensait jadis de l’énergie nucléaire et ce qu’elle en pense aujourd’hui ? Ou, chez nous, plus prosaïquement, ce que l’on disait de l’introduction de la ceinture de sécurité, jadis et aujourd’hui…

La vie est souvent imprévisible. Elle ne cesse de nous réserver des surprises, de nous décevoir et de nous réjouir…

Et Dieu aussi… On l’espérait présent et le voilà aux abonnés absents ; on le disait aux commandes de l’histoire et de la politique, maître de son affaire, mais lorsque l’on voit le nombre de victimes sacrifiées sur l’autel du pragmatisme et de la Realpolitik, il semble plutôt avoir été botté en touche. Lui, le Tout-Puissant fait pâle figure devant les Puissants qui règnent sur le monde… Ce sont eux qui tirent les ficelles et actionnent les manettes…

Quel projet humain sur terre?

Alors quel sens donner au Magnificat, ce texte lumineux de l’Evangile. Relève-t-il de l’illusion et de la pieuse consolation ?

 

Magnificat
Le Très Haut a fait pour nous de grandes choses,
Il est intervenu de toute la force de son bras,
Il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse
Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes, élevé les humbles,
comblé les affamés, renvoyé les riches les mains vides…
Luc 1, 46-55

 

Mais quand on regarde le monde comme il va…, là aussi, n’est-ce pas trop beau pour être vrai ? Le Magnificat, trop beau pour être vrai ? En lisant et relisant ce texte, j’y ai trouvé au moins trois éclairages :

Premièrement, ce récit nous pose, aujourd’hui plus que jamais, la question du projet humain sur cette terre. Quel monde sommes-nous en train de construire pour nous, pour nos enfants et petits-enfants ? La mondialisation, dont on se gargarise tant, engendre-t-elle autre chose que la croissance des disparités, des injustices économiques et sociales ? Repose-t-elle sur autre chose que le calcul, la finance et l’exploitation sans merci de la nature, notre bien commun à tous... ?

Par ailleurs, on le sait, le monde dans lequel nous vivons est un monde de l’image, des médias, des paillettes et du clinquant, un monde d’apparences dans lequel l’individu occupe seul la pleine page. Vers quelle société cela nous conduit-il ? Et qui sont aujourd’hui les puissants, les superbes, les orgueilleux qui s’arrogent le pouvoir, le droit, la puissance et décident du Bien, du Mal et de la Vérité ? Avec la défiance progressive des populations à l’égard des élites politiques, avec la montée des populismes, ne courons-nous pas vers des formes de pouvoir absolu, totalitaire et fascisant ?

Le Magnificat nous interpelle : Dans quel état d’esprit la responsabilité politique et le pouvoir doivent-il s’exercer ? Dans un esprit de service ou dans un esprit de conquête, de maîtrise et de domination, de compétition et de défense de son pré carré… ? Et nous, chrétiens, que voulons-nous ?

Une Présence discrète qui renouvelle tout

Deuxièmement, le Magnificat nous dit que la richesse (comme la puissance !) ne se trouve pas là où l'on pense. La vraie richesse, consiste à retrouver le sens de la mesure, le goût de la sobriété, afin de garder vif le sens du partage et du service de tous. La vraie richesse n’est pas celle de la puissance et de l’argent, c’est celle du coeur... Cette interprétation spirituelle ne va pas sans implications sociales et politiques : en nous rendant attentifs à ne pas rechercher le pouvoir pour lui-même ou pour notre propre gloire personnelle, le Magnificat fait l’éloge de l'humilité. Non pas de l’humiliation, mais de la simplicité et de la modestie. Ce sont elles qui nous situent en vérité face à Dieu et dans l’exercice d’un pouvoir éclairé, au service des humains...

Troisièmement, pour comprendre la « manière dont la puissance de Dieu se manifeste pour les peuples et pour les hommes », il est utile de relire la parole de l’apôtre Paul  : « Ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les forts. » (1 Co 1, 27). Cette force de la faiblesse, cette force dans la faiblesse, n’est-ce pas le cœur du message de Noël ?

Car cette venue de « Dieu » dans l’enfant de la crèche, n’est ni éclatante ni évidente. Nos amis juifs nous le rappellent : « Vous, chrétiens, vous dites que le Messie est déjà venu en Jésus, mais où sont-ils les changements annoncés ? Le monde n’est-il pas toujours le même ou pire ? ». Il est vrai que cette présence de Dieu parmi nous est plutôt discrète, secrète et paradoxale. Cette présence n’a rien de majestueux. Elle est bien éloignée du Christ en gloire qui s’affiche sur les mosaïques et fresques des Eglises de Rome... Car cette présence, c’est d’abord celle du bois de la crèche… et du bois de la croix…

Pourtant, cette présence discrète renouvelle tout… : elle ne prend plus forme dans une Loi, un Peuple, un Livre ou un Lieu, fut-il saint ou sacré, mais elle s’incarne dans l’homme-Christ, comme dans tout homme… L’humain devient le lieu privilégié (sans être exclusif pour autant !) de la manifestation de Dieu. Si cette présence a pris forme avec une singulière intensité en Jésus, elle prend forme aussi en chacun de nous, de manière variable, fluctuante et intermittente. Dans la figure de Jésus de Nazareth, l’homme voit sa propre dignité et noblesse. Il prend conscience qu’il est porteur de Dieu… Comme tel, l’être humain, « image de Dieu », reflète le divin. Il en est l’écrin…

Le Christ, figure d'espérance

L’humain est ainsi fait qu’il a besoin de figures dans lesquelles il peut se reconnaître. Qui lui rappellent aussi ce qu’il est en profondeur, en vérité. En cette époque troublée, incertaine, nous avons besoin de figures qui incarnent l’espérance ; l’espérance d’un renouveau possible. Jadis, les Prophètes, en insistant sur le droit et la justice, la sollicitude à l’égard des faibles et des démunis, n’ont pas manqué de contester l’ordre établi des rois et la logique des puissants (c’est Amos, c’est Osée et tant d’autres)... Et tout au long des siècles, des hommes et des femmes se sont dressés pour défendre la justice et l’humain en l’homme : c’est Gandhi, Martin Luther King, Vaclav Havel, Nelson Mandela et tant d’autres… Et à nous aussi il est donné de participer à cette espérance dans les luttes et les modestes combats qui sont les nôtres…

Pour nous, chrétiens, la mémoire vive de cette espérance se cristallise dans la figure du Christ. Dès qu’on lit le Magnificat en l’associant à la figure du Christ, ces paroles s’éclairent et prennent du sens : « Oui, en Christ, le Tout Puissant a fait de grandes choses » :

  • C’est le Christ qui a confondu les hommes à la pensée orgueilleuse (rappelons-nous ses débats avec l’élite intellectuelle et religieuse).
  • C’est lui qui a contesté les puissances économiques et politiques de son temps (pensons à l’expulsion des marchands du Temple, à sa déposition devant Caïphe et Pilate).
  • C’est encore lui qui a élevé les humbles, les affamés et renvoyé les riches les mains vides… (on se souvient de son combat en faveur des exclus, des sans voix, des malades, des lépreux et des parias).

C’est pourquoi, Noël est une fête merveilleuse ! Non seulement par ses lumières, ses cadeaux, la neige, l’hiver, la féérie des atmosphères, mais par la naissance d’un Enfant, par le rêve et l’espérance qu’il fait naître… Malgré tout, malgré les apparences, la réalité n’est pas abandonnée de Dieu. Dieu y travaille sur la pointe des pieds, par la force de la tendresse, de la sollicitude, de la solidarité, de la compassion, par touches infimes, jusqu’à la métamorphose des cœurs

L’autre jour au MUDAC de Lausanne, sur une paroi de l’exposition actuelle, cette phrase du créateur de Tintin : « A force de croire en ses rêves, l’homme en fait une réalité ».

A Noël, avec celles de l’enfant Jésus, Dieu compte sur les mains qui sont les nôtres…