2 mai 2014

De l’autre au Tout-autre, à travers soi

Michel Maxime Egger, le 02.05.2014

Le festival « Etonnants voyageurs » se déroulera du 7 au 9 juin 2014 à Saint-Malo. L'occasion de célébrer la littérature voyageuse comme un formidable outil de connaissance et le voyage comme une quête de soi et du Soi à travers l’épreuve du monde. Une dimension initiatique que la revue La Chair et le Souffle explore dans son dernier numéro : « Voyage et déroute ».

Le festival « Etonnants voyageurs » est l’occasion de se frotter à une littérature qui constitue un formidable outil de connaissance. Comme le dit celui qui est l’âme de cette manifestation, Michel Le Bris, nous sommes toujours « en péril de ressassement si la réflexion ne s’accompagne pas d’une remise en question qui nous pousse à découvrir le monde », à s’y projeter, à en faire l’épreuve au risque d’en « ressortir concassé ». Une manière de prendre la mesure des changements en cours, mais autrement, dans une autre lumière, « en sortant du débat politique immédiat » (L’Hebdo, 10 avril 2014).

Partir pour re-naître

L’aventure du dehors n’acquiert cependant la plénitude de son sens que si elle ouvre à l’expérience du dedans. Le voyage devient alors initiation, la rencontre de l’« autre » se mue en révélation de soi et en ouverture au Tout-Autre. La revue d’anthropologie et de spiritualité La Chair et le Souffle consacre sa dernière livraison à ces passages sous le titre « Voyage et déroute ».

Au fil d’une lecture itinérante de la Bible, l’exégète Philippe Lefebvre y montre que marcher avec Dieu est tout sauf un « parcours conformiste, une route toute tracée, programmée, qu’il faudrait suivre sans plus se poser de questions ». Cela suppose au contraire d’accepter de « partir », c’est-à-dire de « perdre ses jalons et ses buts » pour devenir « pur déplacement », errance même. C’est quand on accepte de « cheminer sans chercher à arriver où que ce soit » que le mystère – de l’être et de la vie – peut se dévoiler.

Nicolas Bouvier, dans ses lettres brûlantes à son ami peintre Thierry Vernet, ne dit rien d’autre : « Sans qu’on s’en doute, on est pourtant arrivé à ce qui est important : la qualité du départ contre la qualité de ce qui ferait rester. » Partir donc pour re-naître. En sachant que cette re-naissance – si elle est authentique – sera une véritable ascèse, un mélange de dépouillement intérieur et de jouissance, de travail acharné et de grâce. « J’affirme d’ailleurs que là où la vie s’est imposée en dépit de tout, il n’y a pas de chagrin qui ne se transforme en bonheur, pas d’horreur qui ne devienne beauté. »

Quête initiatique

Cette expérience de transfiguration du réel innerve de manière très diverse les différentes contributions du numéro de la revue. Nathalie Calmé la vit de Madras à Cochin dans le Ladies compartment d’un train indien. Michel Cazenave l’évoque en explorant l’imaginaire et l’inconscient du voyage en Occident. Il montre en particulier comment l’errance des chevaliers médiévaux rejoint le périple en Orient des poètes romantiques. A chaque fois se révèle une quête de l’Absolu et de la Lumière qui ne dit pas son nom : « Tout voyage n’est-il pas une invitation à se “décentrer” pour pouvoir enfin découvrir son centre véritable ? »

Cette invitation est en réalité une initiation, ainsi que le raconte le philosophe Pierre-Yves Albrecht, fondateur des foyers Rives du Rhône en Valais. Il retrace dans un style poético-symbolique la mutation intérieure vécue par un groupe de jeunes délinquants et personnes dépendantes engagés dès 2001 dans un tour à pied de la Méditerranée, à travers les déserts de la terre et de l’âme.

Cette expérience rejoint – sur un mode moins radical et ésotérique – celle du pasteur américain Paul Myers sur les chemins de Compostelle. Son pèlerinage plein d’ironie tendre et caustique luit fait découvrir que « la plupart des choses dont il croyait avoir besoin n’étaient en réalité pas nécessaires ». Le Camino lui apprend à s’abandonner, à se « relier » corps et âme, à prendre conscience de « sa façon d’idolâtrer ses privilèges et son omniscience ». L’occasion de découvrir que l’essentiel de la vie tient finalement à peu de chose : « apprendre à mettre un pied devant l’autre ».

Traverser les frontières

Cette parole est précisément la devise des pèlerins de Compostelle : Ultreïa !. Un mot qui signifie « outre ». Pour l’écrivain Jean-Yves Leloup, c’est « peut-être la meilleure définition de la spiritualité et du voyage : faire un pas de plus à partir du lieu où l’on est ». Sur tous les plans. « Sensoriel : on va rencontrer d’autres cuisines, d’autres saveurs, d’autres odeurs. Psychologique : on sort de chez soi pour aller à la rencontre d’autres milieux, d’autres systèmes de valeurs. Spirituel : on entre dans un temple hindou, et on découvre d’autres manières de célébrer l’Unique. Voyager, c’est traverser les frontières extérieures et intérieures, en particulier celles du moi avec son paquet de mémoires (génétiques, sociales, éducatives, religieuses) qui nous conditionnent et nous limitent. » Il s’agit donc « d’aller toujours plus loin : de soi vers l’autre, de l’autre vers le Tout-Autre, du sensible vers l’intelligible, de l’intelligible vers l’Être, de l’Être vers l’Ouvert ».

On rejoint là le sens de la parole de Dieu à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père... » Pour aller de l’avant, celui qui marche et voyage « doit quitter le connu, ce à quoi il est attaché et qui l’attache : tous les concepts, images, croyances, représentations qu’il trimballe comme autant de lourds bagages ». Car le grand danger de notre existence, qui plus est de la vie spirituelle, c’est « la fixation, la clôture dans l’accompli. C’est de croire être arrivé, de s’identifier à une situation donnée et à ses symptômes, de s’arrêter à ce qui nous fascine ou nous aliène, que ce soit dans la souffrance qui nous cloue au sol ou dans l’extase qui nous fait nous envoler. La vie alors se gèle, le fleuve ne suit plus son cours ».

Le retour, épreuve de vérité

C’est pourquoi, ainsi que le montre Jean-Claude Guillebaud, le retour au pays est un enjeu crucial, trop souvent négligé : « Passée la douane de Roissy, sitôt franchi le guichet de la gare ou la passerelle du bateau, il nous faut affronter ce double de nous-mêmes qui nous attend, sûr de son fait en quelque sorte, et nous tient déjà à la merci de ses routines mentales. » En nous effet « les habitudes sédentaires et les inclinations familières ne dormaient que d’un œil. Aussitôt rentrés, voilà qu’elles nous investissent comme une première nature. Cette nature dont le voyage, justement, nous avait délivrés. »

Tout le défi sera de donc de garder « ce regard neuf, plus aigu et plus libre » dont le voyage nous a gratifiés, de cultiver « ce privilège de la “distance” qui est notre vrai butin » : « Chaque retour ne fait-il pas de nous, l’espace d’un instant, une sorte d’immigré, dont les curiosités sont neuves ? Tâchons d’en tirer parti ! Sachons nous laisser éblouir ! Éblouir et agacer, bien sûr. » Car c’est à l’instant béni du retour qu’on distingue un peu mieux ce que cette notre identité nationale et culturelle « contient comme replis frileux, cécités égoïstes, ignorances frivoles ». Et Jean-Claude Guillebaud de conclure : « Une chose est sûre : voyager vers l’autre, ce n’est pas seulement voyager vers soi-même, mais vers « nous autres », comme on le dit joliment au Québec… »