29 jan 2017

Emmanuelle Riva : une voix qui chavire le cœur…

Michel Maxime Egger, le 29.01.2017

Le cancer aura eu raison d’elle. Emmanuelle Riva s’est éteinte le 24 janvier 2017, à 89 ans. Mais sa voix et son visage, manifestations de la profondeur indicible de l’amour et de la douleur, resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Et dans celle du cinéma.

« Tu n’as rien vu à Hiroshima », dit l’homme. « J’ai tout vu à Hiroshima », répond la femme qui a « toujours pleuré sur le sort » de cette cité brûlée par mille soleils. Dialogue inoubliable scandé par les images d’archives de la bombe atomique, les corps amoureux qui se mêlent dans la cendre et la sueur, les travellings qui remontent le temps dans les rues de la ville, les phrases lancinantes de Marguerite Duras comme psalmodiées par la voix sublime d’Emmanuelle Riva : « Je te rencontre. Je me souviens de toi. Qui es-tu ? Tu me tue. Tu me fais bien. Comment me serais-je doutée quoi cette ville était faite à la taille de l’amour ? Comment me serais-je doutée que tu étais fait à la taille de mon corps même ? Tu me plais. Quel événement. »

Emmanuelle Riva, pour moi, c’est d’abord et avant tout une voix. Celle – inoubliable et bouleversante par son timbre, sa diction et ses intonations – dans l’un des plus beaux films de l’histoire du 7e art : Hiroshima mon amour (1959). Elle y incarne une femme libre et de « moralité douteuse » – parce qu’elle « doute de la morale des autres » – qui vit une rencontre brûlante avec un Japonais.

Une idylle sans lendemain où – « sans illusion et prête à s’illusionner au plus haut point », elle cherche à se perdre « jusqu’à ne plus retrouver, jamais, l’entendement d’un compromis éventuel entre l’amour et la vie ». Une histoire où le réel extatique de la passion se mêle à la mémoire tragique de l’Histoire, le présent au passé, le besoin de l’oubli à l’impossibilité d’oublier, l’horreur inconcevable d’Hiroshima à l’humiliation de Nevers, où elle a été déshonorée et tondue pour avoir aimé un soldat allemand. « L’amour la jette dans le désir de l’âme. Elle aime l’amour à travers l’homme qu’elle aime et avec lequel elle veut prendre le plaisir qu’elle désire », affirme Marguerite Duras.

Cette voix – hypnotisante de douceur, de clarté et de profondeur – est indissociable d’un visage et d’un regard non moins bouleversants, où se reflètent et s’écrivent, se mélangent et se succèdent tous les sentiments et émotions de l’humanité en proie à l’amour et au désespoir. « Tout chez elle, de la parole et du mouvement, passe par le regard qui sans cesse déborde plus qu’il ne consacre son comportement », écrit encore Marguerite Duras. Un débordement, entre force et fragilité, que l’on retrouve dans Léon Morin, prêtre de Jean-Pierre Melville (1961), Thérèse Desqueyroux de Georges Franju (1962) et jusqu’à Amour de Michael Haneke (2012).