14 fév 2016

Entre consommation et perversion: le désir désorienté

Michel Maxime Egger, le 14.02.2016

Que devient notre puissance désirante dans notre société d’hyperconsommation ? Qu’en faisons-nous ? Comment l’orientons-nous ? Une série d’émissions d’A vue d’esprit (RTS) fait le point sur la question avec le psychanalyste Dominique Barbier, le médecin jésuite Denis Vasse et l’écothéologien Michel Maxime Egger.

L’être humain est fondamentalement un être de désir. Pour les Pères de l’Église, le désir est une composante essentielle de l’image de Dieu en l’homme. Il est directement lié au souffle de l’Esprit saint, à « l’haleine de vie » insufflée par Dieu dans les narines de l’homme pour en faire un « être vivant » (Gn 2,7). Cela signifie que nous avons en nous, au plus profond de notre être, une puissance désirante qui est la source même de nos aspirations les plus nobles. Dieu, infini, a déposé en l’être humain un désir infini que le fini ne pourra jamais combler, affirme en substance Grégoire de Nysse. Rien en effet ne saurait étancher cette soif insatiable d’absolu et de plénitude, ni assouvir totalement ce désir qui est comme un creux dans l’être. Rien sauf le don de la grâce divine : « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,13–14).

C’est pour cela – à cause de cette racine transcendante – que nos désirs sont, par nature, infinis et insatiables. Vouloir les satisfaire par des biens matériels ou par des agréments psychiques – forcément limités et relatifs – est une illusion. Cela revient aussi à désorienter et éparpiller leur énergie fondamentale, au risque d’en devenir captifs. Cette aliénation est précisément l’un des ressorts de la société publicitaire, qui s’ingénie à détourner notre désir (d’absolu) en envies (de consommation), à faire passer ceux-ci pour des besoins que le marché pourra satisfaire. Avec pour effet d’entretenir ce qui est le moteur même du système croissanciste-productiviste-consumériste qui détruit la planète : le cercle vicieux, quasi addictif, de l’envie-insatisfaction permanente.

Le détournement du désir en envies et sa dégradation en passions n’est cependant pas une fatalité. Nous, humains, avons en effet une liberté, une volonté qui permet un discernement ainsi qu’un bon usage et une (ré)orientation de nos désirs. C’est là, dans ce travail intérieur, que va se jouer une partie essentielle de la lutte pour la sauvegarde de la création, à travers une résistance au rouleau compresseur de la consommation et de l’argent. Ce n’est pas seulement en fermant notre poste de télévision ou en « cassant la pub » que nous allons résoudre le problème, mais en éclairant les ressorts intimes et souvent inconscients de nos envies et de nos passions, en transformant en nous tout ce qui fait que nous sommes facilement conditionnés et pris en otage par le marché.

Pour écouter la série d’émission d’A vue d’esprit, RTS, 11-15 janvier 2016.