10 nov 2017

Envol en France du label Eglise verte

Frère Frédéric-Marie, le 10.11.2017

Les Eglises de France ont créé un label vert pour stimuler la conversion écologique des paroisses et communautés locales. Une initiative saluée par la société civile, qui devrait donner un élan pour l’incarnation au quotidien de l’encyclique Laudato si’.

Le 16 septembre dernier a eu lieu à Paris, au Temple réformé de la rue Madame, la journée de lancement du label Église verte qui vise à encourager la conversion écologique des communautés chrétiennes. Nous étions un peu plus de 200 à assister à cette journée : un public de toutes générations ! Un signe parmi d’autres de l’actualité et de l’intérêt de ce type de démarche. Deux articles de La Croix avaient annoncé cet événement.

Cette démarche œcuménique est le fruit d’un long processus. En 2007, les églises chrétiennes réunies à Sibiu décident d’un temps annuel pour la Création, du 1er septembre au 4 octobre de chaque année : temps de prière, temps de sensibilisation, temps d’approfondissement... En 2017, le Pape François a particulièrement encouragé les communautés à s’inscrire dans ce temps pour la Création. En 2015, les églises ainsi que d’autres responsables de culte participent activement à la COP21 à Paris.

Une question se pose depuis lors : comment garder cet élan et accompagner une conversion écologique quotidienne sur le long terme ? Le label Église verte voudrait être une réponse à ce défi. Il est construit sur le modèle de Eco-Church en Angleterre qui existe depuis plusieurs années, mais il y a également d’autres déclinaisons au Canada ou aux Etats-Unis, entre autres. Sur ce parcours historique, l’encyclique Laudato si’ marque un moment important, dont l’influence dépasse largement les frontières de l’Église catholique.

Urgence climatique

En introduction de la journée, Elena Lasida, responsable Écologie et société à la Conférence des Évêques de France, souligne qu’à cette encyclique historique doivent répondre des gestes historiques. Robin Sautter, pasteur et co-fondateur du Réseau Bible et Création au sein de l’Église Protestante Unie, nous place devant la gravité de la situation et de la complexité des enjeux qui nous invitent à une reformulation profonde de notre témoignage. Il y a un enjeu de cohérence, ressenti de manière très forte par les plus jeunes en particulier.

La journée commence par le témoignage de Txext Etcheverry, co-fondateur d’Alternatiba, mouvement non-violent qui cherche à sensibiliser l’opinion sur les enjeux climatiques. Son intervention vise à souligner l’urgence du défi climatique, qu’il qualifie de « défi de notre génération ». Il met l’accent sur quatre points :

  1. À cause du phénomène d’emballement, les choses se jouent maintenant. « On n’a pas cent ans pour réagir, mais trois ans. » Les évolutions sont d’ores et déjà dramatiques. Si nous voulons garder le contrôle, les décisions ne peuvent être remises à demain ;
  2. L’enjeu climatique est la mère des batailles. Les questions de pauvreté, de migrations par exemple sont essentielles. Mais les traiter sans prendre en compte l’enjeu climatique n’aura aucun effet. Aucune politique, autre que climatique, ne permettra de fixer des populations qui chercheront à migrer à cause de la montée du niveau des mers, de températures extrêmes ou de dévastations par des cyclones ;
  3. Cela ne se joue qu’une seule fois. Nous n’aurons pas de seconde chance. Une fois les seuils passés, il ne sera plus question de revenir en arrière. Il faudra définir, dans un contexte probablement agité, un nouveau cadre civilisationnel dont l’échelle de temps ne sera sans doute même pas le millénaire, mais bien celui des ères géologiques ;
  4. Le plus paradoxal, c’est que les solutions existent. Il y a déjà de nombreuses expérimentations dans le domaine du logement, de l’agriculture… Mais ces petites réalisations doivent aujourd’hui changer d’échelle. Ce constat, largement partagé par la communauté scientifique, demande des changements rapides et massifs.

Enjeux spirituels

Trois interventions nous centrent ensuite sur les enjeux plus proprement chrétiens de ce défi écologique.

François Euvé, jésuite enseignant au Centre Sèvres, rappelle le changement de paradigme que constitue l’écologie, « la science des relations ». « Tout est lié », écrit le Pape François dans Laudato si’ comme un refrain. Elle invite à revoir des notions traditionnelles comme le salut par exemple. Trop longtemps, nous avons réduit le salut au seul salut de l’âme, à un salut purement individuel. Que le salut soit un fait communautaire est déjà une évolution significative de la théologie postconciliaire. Mais nous devons faire un pas supplémentaire en élargissant ce salut aux dimensions de la Création. Il cite saint François comme un pilier essentiel de cette conversion.

Michel Maxime Egger est un sociologue et écothéologien orthodoxe, auteur de La Terre comme soi-même. Sa très belle intervention développe ce que le Pape François écrit dans Laudato si’ : « Il ne sera pas possible, en effet, de s’engager dans de grandes choses seulement avec des doctrines, sans une mystique qui nous anime, sans les mobiles intérieurs qui poussent, motivent, encouragent et donnent sens à l’action personnelle et communautaire » (LS 216). Le label Église verte ne cherche pas à sauvegarder la Création. Cette terminologie déjà datée n’est plus à la hauteur du défi : « Ce qui arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse » (LS 114).

L’enjeu climatique se décline en un enjeu spirituel : comment regardons-nous la Création ? Elle n’est pas seulement un objet ou un stock de ressources. Elle est un mystère sacré, le reflet de Dieu, de sa beauté, de sa bonté, « le lieu propice pour reconnaître la présence de Dieu » (LS 126). De plus, « la découverte de cette présence stimule en nous le développement des vertus écologiques » (LS 88). Ce n’est pas d’abord l’acquisition de ces vertus qui nous pousse au changement, mais bien la contemplation d’une présence qui en est le moteur premier. Le label Église verte devient alors une manière d’incarner ces vertus écologiques, de les partager, de nous rendre collectivement des intendants responsables.

Michel Maxime Egger conclut sur l’importance de cultiver notre terre intérieure, de travailler à une réunification entre la tête et le cœur. Cela nous invite à redécouvrir la joie de l’ascèse, en particulier dans notre rapport au manque, à travailler à réorienter notre puissance de désir. La pratique du jeûne est une redécouverte très actuelle qui peut être lue comme un signe des temps. L’ascèse est un moyen « d’oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde, et ainsi de reconnaître la contribution que chacun peut apporter » (LS 19).

Enfin Martin Kopp, coordinateur du groupe climat de la Fédération protestante de France, construit son intervention autour de trois verbes : témoigner, interpeler, collaborer. Le défi est de s’engager ensemble. Il n’est plus question de nous engager chacun dans notre coin. L’enjeu climatique questionne notre façon de faire ensemble. « Pour tout changer, il faut tout le monde ». Sinon, nous restons dans une culture de la trahison : « A quoi ça sert que je ferme le robinet en me lavant les dents puisque ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’immensité de ce qu’il faudrait faire ? Je n’ai rien à changer. C’est à tous mes voisins de changer. ».

Un foisonnement d’initiatives

Il serait trop long d’évoquer les nombreuses initiatives qui ont été présentées en fin de matinée ou lors des ballades de l’après-midi : là, un composteur dans une communauté religieuse ; là, un chauffage au bois dans un foyer pour jeunes filles ; là des ruches ; là, une collecte de piles usagées à l’entrée de l’église ; là, quelques pots de fleurs qui invitent déjà à la contemplation ; là, pendant la messe, une ballade des enfants dans un parc pour prendre des photos, qui seront présentées à la communauté le dimanche suivant ; là, une église qui décide simplement de se fournir en produits d’entretiens éco-responsables… Rien de bien révolutionnaire, diront les sceptiques. Peut-être… mais à chaque fois des barrières tombent (« on ne l’a jamais fait ! »), les mentalités évoluent (« tiens, on peut faire autrement : ça marche aussi »), des réseaux interagissent (« sympa le voisin que je n’avais jamais rencontré ! »), les partages grandissent (« on organise quelque chose ensemble ? »).

Des communautés locales italiennes près de Venise se sont organisées dans des quartiers populaires pour mieux gérer leurs déchets, leur alimentation, leurs achats. En étant aidées, elles dégagent une augmentation de revenus de l’ordre de 15% sans investissement. Ce réseau Bilanci di justicia du Père Gianni Fazzini a essaimé aujourd’hui dans toute l’Italie. La pasteure d’une église en Angleterre témoigne de la joie à mettre en mouvement une communauté locale. Certes. il faut souvent « un apôtre vert » pour initier les choses, mais petit à petit c’est la communauté elle-même qui s’organise et qui devient le lieu d’un bouillonnement d’initiatives. Le rôle du pasteur n’est alors pas d’être à l’initiative de tout, mais de faire confiance, de libérer les énergies et les bonnes volontés. Le pasteur Sylvain Durgnat de la paroisse de Chavannes Epenex (Suisse) raconte comment le petit jardin de la communauté est devenu un lieu d’expérimentation, de rencontres, de partage et de joie entre les habitants très divers d’un quartier populaire à l’est de Lausanne…

Et les discussions pendant le repas ou en marge des interventions témoignaient également des expériences riches et diverses de chaque participant. Beaucoup de situations très variées : monuments historiques intouchables ou bâtiments préfabriqués, églises en ville, églises à la campagne, communautés riches, communautés pauvres… Diversité de réponses, mais toujours la joie de se mettre en mouvement à la hauteur des possibilités de chacun.

Le piège de l’administration du sacré

Dans ces nombreuses initiatives, il faut souligner un constat commun : une pastorale générale ne change rien. Il faut des outils concrets et abordables, un chemin précis pour avancer. Il ne suffit plus de désirer un changement, il faut désormais l’incarner.

Il convient aussi aborder les difficultés. Contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, il ne s’agit pas en premier lieu de moyens financiers ou humains, le principe étant de choisir ce qui est faisable concrètement par la communauté, sans rêver. Le principal obstacle est ailleurs : dans la vision que nous avons de nous-mêmes dans notre mission d’Église. Nos églises sont souvent enfermées dans l’administration du sacré et ne perçoivent pas toujours les attentes et les enjeux, y compris pour notre témoignage comme croyants. De plus, les attentes principalement liturgiques d’un public plutôt âgé risquent de nous rendre aveugles et donc indisponibles pour accompagner d’autres réalités. La peur de la catastrophe ou la complexité des solutions à apporter peuvent nous paralyser.

Cependant, nous ne sommes pas attendus sur de grands gestes prophétiques mais sur la détermination quotidienne à entrer dans une dynamique de conversion. Txext Etcheverry d’Alternatiba nous a interpelés avec force : lui-même se définit comme non-croyant. Mais il a conscience qu’il faut une forme de foi pour oser privilégier le long terme sur le court terme, le commun sur l’individuel. Il nous invite à n’avoir ni honte de notre retard, ni peur de la petitesse de nos initiatives. Mais de nous engager là où nous sommes, avec d’autres pour participer à changer les choses. Les croyants sont attendus. La métaphore de la boule de neige qui devient avalanche a souvent été reprise.

Alors, ce label ?

À partir de tout cela, qu’est-ce que c’est que ce label Église verte ? Son but est d’entretenir la motivation des communautés, de proposer des outils concrets pour avancer, tout en tenant compte de la diversité des situations. Il propose une grille d’évaluation qui servira de checklist pour les communautés, les aidera à cibler leurs actions, à renoncer à d’autres. Il sert également de référentiel pour le label. Paul Jeanson, président d’A Rocha France, souligne que le label évoluera aussi en fonction des retours de participants. Mais pour qu’il évolue, il faut d’abord s’y engager !

Le premier pas est celui d’un éco-diagnostic. Celui-ci se compose de 84 questions divisées en cinq domaines : 1) Célébration et catéchèse : le souci de la Création est-il présent dans les homélies, dans nos intentions de prière, dans les actions de la communauté ? 2) Bâtiments : un bilan thermique a-t-il été réalisé ? Quelles actions ont pu être discernées ? ; 3) Terrain : comment est-il géré ? Sur le mode participatif ? ; 4) Engagement local/global ; 5) Mode de vie.

Un système de points permet d’évaluer la situation de la communauté à partir de ces questions. Il ne s’agit que d’une photo à un instant et nullement d’un jugement. C’est le point de départ.

À partir de ce constat, la communauté est invitée à choisir une ou deux actions sur lesquelles elle souhaite plus particulièrement avancer. Lors de la prochaine semaine de prière pour l’unité des chrétiens en janvier 2018 seront mis en place les outils et les fiches pratiques pour les aider à progresser. Le comité d’évaluation du label décernera alors les « grades » récompensant les progressions des participants : 0) Graine de sénevé (il suffit d’entrer dans le réseau !) ; 1) Lis des champs ; 2) Cep de vignes ; 3) Figuier ; 4) Cèdre du Liban.

Cette échelle est inspirée des awards anglo-saxons. Sans doute ce système de prix n’était-il pas transposable tel quel dans notre culture française. Mais ces « grades » cherchent à reconnaître les efforts des communautés et aider à la célébration des avancées et des étapes. Ils introduisent également un aspect ludique dans ce qui ne devrait pas être un long chemin d’ascèse triste !

Michel Maxime Egger a conclu son intervention par cette citation d’Antoine de Saint-Exupéry : « Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer ».

Où en sommes-nous de notre désir de la mer ?