Christ Marker : des visages-pétales dans la foule
Chris Marker aime à citer le poète Ezra Pound : « L’apparition de ces visages dans la foule / Des pétales sur la branche noire humide. » Ce sont ces dizaines de « visages-pétales », réunis dans un livre, que le photographe et cinéaste expose dans Passengers (Peter Blum Editions).
Ces visages ont été « volés » dans le métro parisien entre 2008 et 2010. Si le geste rappelle celui des paparazzi, son sens et sa visée sont différents. Le voyeurisme est d’un autre ordre. Il ne s’agit pas ici de montrer les personnes sous un jour impudique, ridicule ou gênant, mais de donner à voir leur âme, de les révéler dans leur beauté, à la fois singulière et universelle. « En passant à travers le miroir (de l’appareil photo), le vol devient offrande », précise Marker.
La démarche est poétique. Au sens où la poésie est la manifestation de l’invisible dans le visible, la révélation de l’indicible dans un langage purifié par le silence, l’expression de l’éternité qui s’ouvre dans l’instant présent, saisi dans la justesse du 1/50e de seconde.
Ces passagers – surtout des femmes – nous transportent littéralement d’émotion. Elles nous embarquent dans le monde souterrain – encore extérieur – d’une mégapole avec ses affiches, ses flics, ses clochards et ses musiciens, mais aussi dans l’univers – intérieur – de leur être profond. Elles nous entraînent sous la surface des choses, dans une traversée des apparences symbolisées par les innombrables reflets – barres métalliques, vitres, gouttes de pluie, pupilles des voisins – dans lesquels leurs visages se réfléchissent et renvoient à d’autres images.
C’est alors toute l’humanité – plurielle et colorée – qui se révèle dans sa vérité et ce qu’elle recèle de plus mystérieux et imperceptible. Dans sa fragilité et sa vulnérabilité, sa beauté et son innocence. Avec toute sa gamme d’émotions et d’attitudes : joie, tristesse, insouciance, lassitude, rêverie, fatigue, absence, sommeil, inquiétude, stupéfaction… Avec ses postures innombrables, entre solitude et flirt amoureux, lecture attentive d’un ouvrage et pianotage sur un téléphone portable, mains jointes comme dans une prière, unies à celles d’un autre, perdues dans le vide…
Pour souligner la beauté iconique de ces visages, Marker a intégré dans quatre images un portrait de maître dont la femme anonyme photographiée est une évocation troublante. « Cocteau disait que la nuit venue, les statues s’échappent des musées et déambulent dans les rues. Au cours de mes pérégrinations dans le métro parisien, j’ai eu parfois la chance d’avoir, assises en face de moi, encore de notre monde, des modèles de peintres célèbres », déclare-t-il. La vie rejoint l’art qui ouvre sur la vie parce qu’il naît d’elle…
Michel Egger, dimanche 22 janvier 2012 à 13:18 :: Cinéma-Photographie ::#153


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