écologie

« Mais alors ?

« Alors il y a un moment où la naïveté est nécessaire. Parce qu’il faut revenir au simple, à l’élémentaire. Les informations en masse, les analyses infinies, l’accumulation des thèses, articles, méthodes, etc., peuvent se transformer en un brouillard énorme qui empêche ou dispense de voir où l’on est.

« Ce brouillard fait oublier que c’est quand même la volonté des hommes qui décide de ce qu’ils font de leur humanité. Malgré tout. « Malgré toutes les lois, de l’économie ou d’ailleurs, qui seraient, paraît-il, d’absolue nécessité. Il n’y a pas d’absolu, sauf un : Dieu pour ceux qui y croient, et à condition d’exterminer tout ou partie de ce qu’ils y mettent.

« Mais ce serait contresens et désastre que de prétendre s’installer dans la naïveté. Ce moment-là ne peut être qu’ouverture, éveil. Il appelle le travail, loin d’en donner dispense. Et vive l’expert, quand il est modeste et compétent (cela va bien ensemble) !

« C’est pourquoi ce moment-ci invite à quelque chose comme un laboratoire, un lieu d’élaboration et d’impulsion, d’hypothèse et de vérification. Et il faut s’attendre à ce que le travail qu’on y fera modifie de fond en comble ce qui le met en route. La naïveté n’est sauvée de la prétention et de la sottise qu’à se laisser conduire, de désillusion en désillusion, vers ce qui est plus et autre que ce qu’elle apercevait en un premier moment.

« Occuper cet espace-là, y produire – osons le mot – des chemins possibles, des langages neufs, des modèles de travail, de groupes, de rencontres. Confronter les idées, confronter les expériences. Libérer l’imagination, ne pas craindre l’utopie, bâtir jusque dans les nuages. Conjointement aller sur le terrain – qui est l’homme –, essayer, expérimenter – mais avec le plus grand respect –, car c’est ici ce qui définit l’expérience juste. À la fois déconstruire et reconstruire. C’est œuvrer en fonction de cet immense chantier dont on ne voit pas les limites. Effrayant aux apeurés et aux installés, exaltant pour ceux qui préfèrent la vie vivante à la vie morte.

« Hors de ce chantier, il n’y a que l’enfermement dans ce faux infini de la mondialisation des envies, des pouvoirs et de l’argent – et des détresses réellement infinies ; ou bien le chaos.

« À moins que le chaos ne soit déjà là.

« Mais "les choses se sont suffisamment aggravées pour que l’espoir soit permis". »

Maurice Bellet

Extrait de Invitation, Bayard, 2003.Penser avec les mains











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