« Quand la situation mondiale est ce qu’elle est, quand l’urgence des remèdes à appliquer ne permet pas de retard, quand la pratique se fait indispensable, perdre son temps en élucubrations de pure théorie ne serait-il pas un luxe irresponsable ? La réponse théorique à cette objection consiste à nier la dichotomie et à montrer que, sans une théorie sous-jacente, la pratique seule ne tient pas. La réponse pratique consiste à confesser que la réflexion est elle-même le fruit d’une pratique. Et ma réaction personnelle a toujours été de vivre l’écrit et d’écrire le vécu, sans plus de prétentions. […]
« La personne est autant pensée qu’action. Par conséquent, la pure théorie, la pensée pure, le simple changement de conscience, sans une pratique correspondante, se révèle non seulement impuissante mais myope : elle ne parvient pas à voir au-delà des limites de sa propre situation. A l’inverse, cependant, la praxis pure, le simple changement de structures, sans une théorie qui l’accompagne, est non seulement aveugle, mais incapable d’effectuer une quelconque transformation en profondeur : elle ne fait que changer l’ordre des agents et des personnes, mais laisse subsister les schémas profonds. […]
« En peu de mots : l’ancien est en décomposition et le nouveau manque de fondement. Plus encore, peut-être la modernité a-t-elle révélé de nos jours son caractère de mode passagère, d’instabilité précaire. Mais nous avons déjà franchi toutes les limites et nous ne pouvons revenir en arrière. […]
Un projet critique
« Le remède ne consiste pas en une révolution, ce qui équivaudrait à renverser la situation, mais en l’émancipation de l’esclavage même de cette situation et en la création de quelque chose de nouveau. Toute révolution, en effet, est fondamentalement conservatrice. La révolution bouleverse la situation, détruit les institutions, mais préserve les structures de base. [...]
« Pour le dire d’une autre manière, le remède ne consiste pas en un comportement iconoclaste mais en un projet critique. Le premier aspire à la destruction de tout ce qui lui paraît négatif, le second prétend discerner toute ambiguïté suspecte pour la supprimer ensuite. L’attitude iconoclaste provoque d’habitude la réaction opposée ; le projet critique, au contraire, stimule un changement qui peut être radical. Confondre l’un et l’autre serait mortel. [...]
« Le mot « critique » ne se réfère bien entendu pas ici au sens courant de « critiquer » (émettre un jugement défavorable, voire négatif) ni non plus à un jugement théorique, mais à la praxis qui fait passer les actions humaines par le crible existentiel de la théorie. Il n’y a pas de critique sans ce crible, ni de crible sans des mains qui l’agitent. […]
« Soumettre quelque chose à la critique signifie le passer au crible de notre esprit pour atteindre, en vertu de ce discernement, une certitude apte à orienter notre pensée et, en fin de compte, notre vie même. »
Raimon Panikkar
Extrait de Le silence du Bouddha, Actes Sud, 2006.