16 fév 2013

Hitchcock: regards en labyrinthes

Michel Maxime Egger, le 16.02.2013

Les Inrocks consacrent un stimulant hors série à Alfred Hitchcock. Une manière de souligner la présence constante et l’empreinte obsédante du grand maître dans la mémoire collective. Ses dispositifs formels abyssaux, ses variations pulsionnelles sur Eros et Thanatos traversent les époques et n’en finissent pas de travailler l’imaginaire contemporain. Retour sur Vertigo (1958).

Le vieux sorcier égyptien et rondouillard squatte les écrans actuellement. Comme figure dans le biopic poussif sur le tournage de Psychose (Sacha Gervasi), mais aussi comme source d’inspiration de Brian De Palma (Passion) et Jean-Claude Brisseau (La fille de nulle part). Signe de cette permanence fascinante, Vertigo (1958) – film-culte par excellence – s’est hissé en 2012 en tête du hit-parade des chefs-d’œuvre du cinéma mondial établi par la très sérieuse revue Sight and Sound. Véritable aventure de la perception et de l’esprit, le film met en scène la spirale diabolique du désir et de la mort.

L'art du suspense

 Qu’est-ce que le suspense? La quintessence du cinéma, aurait répondu son maître absolu, le malicieux . Au-delà de la puissance d’insinuation de l’image et de la bande sonore, un produit du montage, plus précisément du champ-contre-champ. Qui densifie l’espace, dilate le temps pour mieux le contracter dans les moments de paroxysme dramatique. Point de répit. Sueurs froides de l’attente. Angoisse de ce qui va arriver. De la rencontre, inéluctable, redoutée, avec l’inconnu, la vérité, la mort. Une tension insoutenable qui jamais ne naît ni ne se résout dans le hors-champ, mais toujours dans le plan qui précède ou à venir. Hitchcock est bien l’antithèse de Jean Renoir. Chez l’auteur de Vertigo, le plan, souvent court et rapproché, est profondément centrifuge, asservi à l’espace théâtral. Morcelée, l’action ne dépasse jamais les frontières du cadre, mathématiquement délimitées.

Contrairement à bien des idées reçues, le suspense n’a rien à voir avec l’énigme, le puzzle à reconstituer, la recherche du coupable. Il n’est pas une interrogation intellectuelle, mais une durée chargée d’émotion, passionnée, transfigurée par un regard, véritable catalyseur de la fiction hitchcockienne. Raison pour laquelle le héros de Vertigo, Scottie (James Stewart), est un détective. A l’instar du spectateur et du cinéaste, son métier est le voyeurisme, son outil le regard, son dessein le décryptage de signes cachés. Il s’agit de voir pour savoir.

Machination diabolique

Scottie suit la belle Madeleine (Kim Novak), sylphide possédée par une femme du passé, lointaine parente frappée par la folie. Etrange filature à travers le décor urbain de San Francisco. Itinéraires méandreux qui tracent les lignes d’une spirale, labyrinthe en mouvement, tourmenté de réminiscences cauchemardesques, où se télescopent le réel et l’imaginaire, la droite et le cercle, la surface et la profondeur, le dehors et le dedans, le rouge et le vert.

Coïncidences troublantes entre Madeleine et un portrait de son ascendante: même médaillon, même chignon en vrille, même bouquet de fleurs. Jeux de miroirs à l’infini qui hallucinent Scottie, enflamment son être pour cette créature mystérieuse. Jusqu’au jour où Madeleine se jette du haut d’un clocher. En proie au vertige, Scottie ne peut la sauver. Peur du vide, effroi symbolique et paralysant de son propre désir et de son impuissance sexuelle, soulignée à plusieurs reprises par les symboles phalliques qui l’environnent (tour, phare, canne, soutien-gorge).

Culpabilisé, Scottie sombre dans le désespoir et la démence, «le plus intime des enfers», selon Hitchcock. Jusqu’à ce qu’il croise Judy, sosie en brun de la blonde Madeleine. Aveuglé par le souvenir de la morte, fétichiste et nécrophile, il se sent pousser des ailes de Pygmalion. Volonté de déité. Il façonne Judy à l’image de la disparue. Un travestissement qui, paradoxalement, équivaut à une démystification. Grâce à un détail, le médaillon, Scottie découvre qu’en réalité les deux femmes n’en sont qu’une, qu’il a été le jouet d’une machination diabolique.

Quête d'identité

Film ésotérique s’il en est, Vertigo met en scène l’obsession fondamentale de Hitchcock: la figure du double. Où est l’ombre, où est la lumière? Les identités se confondent. Le regard contredit le discours. Tout est irrémédiablement truqué, falsifié. Le crime est impossible sans l’innocence. Eros n’existe pas sans Thanatos. Pour Hitchcock, le cinéma est avant tout une affaire de sexe et de mort. L’écran n’est que larmes, cris, sang, soupirs. Chaque histoire n’est en définitive que la visualisation, infiniment plurielle, de ces deux actes indissociables, indiscernables, que sont le meurtre et l’étreinte.

Nerf du désir, le regard se fait volontiers pervers, dévoyeur de l’ordre du monde et de la perception familière, toujours en équilibre précaire. Dérèglement de la normalité quotidienne, qui bascule dans l’extraordinaire, le monstrueux. Invariablement, les ailes du moulin finissent par tourner dans le sens inverse du vent.

Ainsi que l’explique l’exégète Jean Douchet, tout le cinéma d’Hitchcock vise à une «lente traversée des apparences», à une reconnaissance du vrai et du faux. Une véritable bataille contre le Mal, ponctuée de chutes et d’ascensions, toujours jalonnée de cette épreuve-limite qu’est le crime, situation la plus vertigineuse pour un homme. Enjeu fondamental de cette errance: la quête d’une identité, le dévoilement des secrets intérieurs. Sans aveu, point de salut. Le «couple» Scottie-Madeleine-Judy est finalement victime du non-dit, de la non-transparence.

Pour Hitchcock, cette quête ne prend son sens qu’à travers la captation du spectateur. Dont il se plaît à orchestrer les frissons et les abattements de cœur. Une sorte de dressage hypnotique qui, au bout du suspense, renvoie le public à lui-même, à ses propres fantasmes, désirs, obsessions, enfouis dans sa part d’enfance.

Mise en abîme

Amuseur de génie, Hitchcock ne cesse de mettre en abyme le cinéma. Spectaculairement. En cultivant la transgression systématique de la vraisemblance. Mais sans jamais toucher au sacro-saint processus d’identification du spectateur au héros. Paranoïa du récit. «Le vrai sujet de mes films est la mise en scène», déclare-t-il sans fard. Voilà pourquoi l’auteur s’ingénie à montrer les coutures de ses prodigieuses tapisseries narratives, à démultiplier l’écran. Chaque effet est minutieusement calculé. Dès la première rencontre entre Judy et Scottie, il nous révèle le dessous des cartes. A partir de ce point, nous savons. Plus de surprise finale. Mais un suspense redoublé, lié à l’impatience de voir Scottie réagir à la découverte du pot-aux-roses.

Cette autoradioscopie du cinéma éclate dans le fabuleux générique de Vertigo, imaginé par Saul Bass. Une véritable métaphore de la structure formelle du récit, qui, tel un serpent, s’enroule sur lui-même sans jamais fermer la boucle. D’un insert sur une bouche (le désir), la caméra monte se fixer sur un œil (le regard). D’où surgit, en spirale tourbillonnante, le nom d’Hitchcock. Merveilleux mouvement hélicoïdal qui renvoie au chignon tournevissé de Madeleine et de la femme peintre, à l’escalier en vrille du clocher meurtrier, aux nervures concentriques de la souche d’un séquoia millénaire, sublime plongée dans les entrailles du passé et de l’imaginaire. Alfred Hitchcock ou la poésie onirique de la géométrie et du regard.

Construire, 7 octobre 1984

Lire aussi un texte sur « Les Oiseaux », Journal du Jura, 21 mars 1981.