7 juin 2015

Intuitions fécondes de l'écopsychologie

Michel Maxime Egger, le 07.06.2015

Puisant ses racines notamment dans la contre-culture américaine des années 1960, l’écopsychologie s’est cristallisée dans les années 1990 en Californie et développée depuis lors dans le monde anglo-saxon. Elle se veut une réponse novatrice et profonde au défi majeur de la crise écologique.

L’écopsychologie[1] est un mouvement important et quasi inconnu en Europe continentale. S’inspirant notamment des travaux pionniers de Jung, elle est incarnée par des figures comme le professeur d’écologie humaine Paul Sheppard, l’historien visionnaire Theodore Roszak et l’écophilosophe antinucléaire Joanna Macy. Elle regroupe des approches théoriques et pratiques très diverses qui convoquent de nombreux apports : écologie profonde, psychologie transpersonnelle, éthologie, théorie des systèmes, spiritualité, écoféminisme, etc.

Limites de l’écologie et de la psychologie

Cette hétérogénéité fait de l’écopsychologie moins une nouvelle discipline universitaire ou branche de la psychologie qu’un projet transdisciplinaire qui donne une place centrale à l’expérience subjective. Elle ne signifie pas cependant qu’il n’y a pas de points de convergence ni de lignes de force communes.

Le point de départ de l’écopsychologie est double. D’une part, la conscience des limites des psychothérapies, qui croient pouvoir soigner l’âme en s’arrêtant à l’intériorité de l’individu et à ses relations interpersonnelles, sans embrasser l’écosystème dont il est partie intégrante. D’autre part, le constat des lacunes du mouvement écologique qui, globalement, n’a pas vraiment pris en compte la dimension intérieure des problèmes environnementaux ni la complexité psychologique du public à mobiliser. Ces carences expliquent en partie le hiatus entre l’information abondante sur l’état alarmant de la planète et l’insuffisance des réponses écologiques individuelles et collectives. Pour les combler, ainsi que le souligne Theodore Roszak, l’écologie et la psychologie ont besoin l’une de l’autre, chacune mettant l’autre fondamentalement en question.

Aux racines de la crise écologique

Les écopsychologues explorent les interrelations et influences réciproques entre les maux dont souffre la planète et les pathologies humaines et sociétales. A cette fin, ils ne s’arrêtent pas aux causes symptomatiques de la dégradation des écosystèmes, mais remonte à ses racines enfouies dans la psyché humaine. Quelles que soient leurs différences d’approche et d’accent, ils s’accordent tous sur un point central : la crise écologique est la manifestation d’une aliénation de l’homme moderne par rapport au monde naturel.

A l’inverse de la sagesse des chasseurs-collecteurs et des peuples premiers – références des écopsychologues – l’individu contemporain a oublié qu’il est né de la terre et qu’il est conçu, physiquement et psychologiquement, pour vivre en symbiose avec la nature. Cette coupure est le fruit d’une longue évolution qui remonte à l’invention de l’agriculture au néolithique et qui, via la modernité occidentale dès la fin du 15e siècle, a conduit à un enfermement dans toute une série de dualismes (domestiqué/sauvage, matière/esprit, extérieur/intérieur, conscient/inconscient) ainsi qu’à une vision matérialiste et mécaniste de la nature. Cette déconnexion de l’être humain par rapport à son habitat naturel, le vide intérieur qu’elle génère, ne seraient pas étrangers aux formes de narcissisme et d’addiction liées à la consommation et aux techniques de masse (voitures, téléphones, ordinateurs).

Cette séparation avec la nature se reproduit et se transmet à travers l’ontogenèse, le développement de la personne au cours des vingt premières années. Pour conduire à un sujet mature, capable de relations équilibrées avec les autres ‑ humains et autres qu’humains –, la croissance de l’être a besoin non seulement de culture, mais de nature. Ainsi que le montre Paul Shepard, lorsque celle-ci manque ou est insuffisamment présente, il en résulte une mutilation de l’ontogenèse, qui se traduit par des formes d’immaturité caractéristiques de notre époque : déni de réalité, fantasme de toute-puissance, individualisme, etc.

Revisitation créative et critique des fondements de la psychologie

Pour les écopsychologues, opérer le passage nécessaire d’une société de croissance autodestructrice vers une société qui soutient la vie, exige plus que des écogestes, des lois et des techniques vertes. Un changement de paradigme est nécessaire. Il s’agit pour l’être humain de retrouver le lien ontologique et émotionnel avec la nature, la capacité de vivre en intimité et harmonie avec la terre, en passant d’une appréhension égocentrique à une vision écocentrique du monde. Cela implique un changement profond de la conscience, qui interroge les fondements mêmes de la culture occidentale.

Cette visée philosophique et critique distingue l’écopsychologie de la « psychologie environnementale » qui, par des méthodes scientifiques et un travail sur l’agencement des paysages et des bâtiments par exemple, cherche à mieux comprendre les comportements envers l’environnement et à améliorer la santé mentale. Elle entend aller plus loin qu’une simple combinaison entre environnementalisme et psychologie académique.

Dans une approche qui se veut holistique et critique, les écopsychologues revisitent les concepts clés de la psychologie. Ils redonnent une âme à la nature qu’ils perçoivent comme un système autorégulateur et une communauté du vivant, élargissent et écologisent le moi individuel en ouvrant ses frontières au monde naturel dont non seulement il est partie intégrante, mais qui constitue la matrice primordiale dont il est tiré et tissé. En complément des inconscients personnel (Freud) et collectif (Jung), certains écopsychologues (Roszak en particulier) développent l’idée féconde d’un « inconscient écologique », mémoire vivante de l’évolution cosmique qui non seulement relie l’être humain aux couches primitives et « sauvages » de sa psyché, mais offrent un accès à la psyché des créatures non humaines.

Les rêves constituent un accès privilégié à cet inconscient, à condition d’être interprétés différemment : les figures et images d’ordre animal, végétal et minéral qui y surgissent ne doivent donc pas être réduits à des expressions symboliques de réalités inter- et intrapsychiques exclusivement humaines, mais comme des voix de la terre qui a quelque chose à nous dire d’elle-même.

Nouvelles approches thérapeutiques

À partir de ce vaste chantier de réflexion, les écopsychologues ont développé de nouvelles approches thérapeutiques qui transforment la relation entre patient et thérapeute dans la conscience de leur responsabilité commune et de leur interdépendance avec la planète. Individuelles ou collectives, elles prennent des formes très diverses, qui vont de l’immersion dans la nature sauvage aux méthodes assistées par l’animal, en passant par le conseil chamanique et la création de rites.

Leur objectif n’est pas d’enrichir l’éventail des outils thérapeutiques à disposition en les étendant à la nature, mais de redéfinir la notion même de santé dans le contexte des relations avec le monde naturel. Il ne s’agit pas seulement de soigner la personne au moyen de la nature, mais de contribuer à la création d’une société qui soutient et célèbre la vie, où humains et non humains peuvent s’épanouir ensemble. C’est en particulier ce que vise Joanna Macy avec son « travail qui relie ».

Les écothérapies visent donc à une reconnexion en profondeur avec la nature qu’il s’agit de redécouvrir à l’extérieur et à l’intérieur de soi, notamment en assumant les parties instinctives et émotionnelles que l’être humain a tendance à refouler. Un champ d’intervention important est l’éducation qui doit permettre à l’enfant de se construire une identité personnelle en interrelation non seulement avec la culture et les autres humains, mais avec la nature et les autres non humains. L’accès à l’autonomie n’est plus envisagée en termes de séparation, mais de capacité à se re-lier.

Laboratoire d’écopsychologie citoyenne

En même temps, tout fondamentale qu’elle soit, la reconnexion avec la nature ne suffira pas pour résoudre la crise écologique. On ne sauvera pas la terre ni ne soignera l’âme humaine, si l’on ignore les conditionnements socio-économiques qui pèsent sur les individus – via le consumérisme, par exemple –, les enjeux de justice, de pouvoir et d’émancipation. L’écopsychologie doit donc éviter de devenir ce que la psychologie est trop souvent : un instrument de conformité sociale, d’individualisation des problèmes collectifs et structurels, de psychologisation des enjeux politiques. Il ne s’agit pas d’aider la personne à se réadapter à un système malade, mais de l’aider à acquérir les ressources pour s’en libérer et œuvrer à son changement. C’est pourquoi un James Hillman plaide pour la transformation des cabinets de psychothérapie en laboratoire de citoyenneté.




[1] Pour découvrir les richesses de ce mouvement, voir Michel Maxime Egger, Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie, Labor et Fides, 2012.