7 nov 2016

La lumineuse simplicité de Vincent Shigeto Oshida

Soeur Barbara, le 07.11.2016

« Le temps est venu d’un retour à soi, à notre demeure en Lui. Ramons, ramons au large, vers la profondeur de la mer de Dieu. » Tel était l’appel du père Vincent Shigeto Oshida (1922-2003), un maître zen qui a rencontré le Christ. Toute sa vie apparaît comme une invitation à se laisser conduire par le « grand Souffle ». Pour lui, le seul moyen d’«arrêter le train de la civilisation qui court vers l’abîme».

Lorsque j'ai visionné le documentaire Zen, le souffle nu[1] sur le père Vincent Shigeto Oshida, la sérénité du visage de ce vieux moine japonais m'a saisie à un point tel que je n'éprouvai même plus le besoin d'écouter – comme dans ces instants liturgiques, dans mon enfance, lorsque je comprenais à peine les paroles mais en captais parfaitement l'atmosphère. Le visage du père Oshida est toute une atmosphère. Quant à son rire, une cascade d'eau fraîche et pure qui réjouit et désaltère. J'ai désiré m'approcher un peu plus de cet homme et partager quelques éléments de ses enseignements, ceux-là même contenus dans la plaine fertile de son visage et l’eau jaillissante de son rire.

Parcours interreligieux

« Je suis un bouddhiste qui a rencontré le Christ. » Voilà comment Vincent Shigeto Oshida aime se présenter. Il suit le chemin d'enracinement et d'ouverture tracé par son maître Jésus. Loin d'être dans le syncrétisme ou la confusion, il témoigne qu'il est possible à deux traditions différentes de se féconder mutuellement dans un même cœur.

Shigeto est né le 15 janvier 1922 à Namamugi au sein d'une famille bouddhiste de tradition Zen Soto. A l'école, un père jésuite l'éveille à la foi chrétienne. Shigeto fait l'expérience du Christ, mais n'en parle pas, gardant longtemps le secret du Roi. A vingt-et-un ans, il décide alors de faire le grand saut et se fait baptiser dans l'Eglise catholique.

Quelques années plus tard, il se noie dans l'océan et évite la mort de justesse. Il s'en tire avec un poumon en moins et une douleur permanente en plus. La souffrance physique sera sa fidèle et intime compagne de route, son maître, dira-t-il. Elle le pousse dans la quête d'épouser le Souffle, celui qui abonde et déborde de toute vie intérieure.

 

Dans la non-vie se tient la « main agissante »

La « main qui joue » est depuis toujours face à Dieu

La « main qui joue » est Dieu

Celle-ci étant la personne qui se tient dans le néant depuis toujours face à Dieu

Tout est advenu grâce à elle.

Parmi tout ce qui est advenu, il n'y en a pas un seul qui soit advenu sans cette première « Main qui joue » [...]

Nous tous, nous avons reçu la plénitude de la vie de cette personne-là. Nous avons accumulé grâce sur grâce gratuitement.

Interprétation du Prologue de saint Jean (extrait).

 

Diplômé en philosophie à l'Université de Tokyo en 1951, le jeune homme entre chez les dominicains et devient moine. Il part au Canada, au séminaire d'Ottawa, pour se former à la théologie. En 1961, il est ordonné prêtre. S’il est un frère « exemplaire », il n'est pourtant à l'aise ni avec la théologie spéculative ni avec la vie conventuelle, telle qu'elle est proposée. Son supérieur provincial sent que sa vocation est ailleurs et lui demande de retourner dans son pays afin d'évangéliser les Japonais. Le jeune prêtre est heureux de revenir à ses racines, mais refuse d'importer sa foi et encore moins d'imposer la façon occidentale de célébrer le Christ. Il apportera, bien sûr, le Christ au Japon, puisqu'il le porte en lui, mais il sait aussi que c'est plutôt le Christ au Japon qui l'attend déjà. Avant d'évangéliser les autres, évangélisons nos propres profondeurs...

« Mais quelle est donc votre vocation ? » lui demande un journaliste. « Entrer avec le Christ dans le mystère que je suis », lui répond Shigeto. C'est d’abord en tant qu'ermite qu'il va accomplir cette mission, puis comme fondateur d'une communauté et porte-parole du dialogue entre bouddhistes et chrétiens.

Naissance d’une communauté

Dès 1962, Shigeto investit un temple bouddhiste abandonné. Un an plus tard, il se retrouve à l'hôpital pour une nouvelle opération. On lui enlève un bout du poumon droit. Shigeto laboure, arrose et cultive le silence. Malades et personnel soignant cherchent sa compagnie et veulent partager sa vie de pauvreté et de contemplation. N'en déplaise à son désir de solitude, c'est une demande récurrente à laquelle il se plie comme venant de Dieu. « Ma vie consistait à me rendre présent à chaque moment aussi bien qu'à chaque personne, à répondre à leurs besoins immédiats. »

Une petite communauté, perchée sur les hauts plateaux de Nagono près du mont Fuji, baptisée « Takamori Soan » voit le jour. L'axe de cette communauté est l'Evangile dans la simplicité du quotidien. La chapelle est bâtie à l'aide de poutres tirées d'une maison détruite et de morceaux de bois abandonnés. Shigeto, en convalescence, et deux autres malades de tuberculose rencontrés à l'hôpital se mettent ensuite à construire des ermitages à la manière des habitations des paysans japonais : des petites cahutes de bois avec toit de chaume.

« Takamori Soan » devient rapidement une fraternité ouverte qui vit la « vie ordinaire de l'homme ordinaire », pour reprendre une sentence zen. Les membres de la communauté travaillent manuellement et se nourrissent presque exclusivement du riz qu'ils cultivent. Ils aident aussi les villageois dans leur travail. Shigeto voit dans le travail non seulement un moyen de gagner sa vie mais aussi une pratique spirituelle essentielle.

Les premiers membres de la communauté sont des personnes fragiles et malades. Elles sont rejointes par des étudiants, des moines et des étrangers. « Cet endroit, dit Shigeto, appartient en particulier à ceux qui souffrent, qui sont pauvres, qui cherchent [...]. Il est comme une unique respiration qui, jour après jour, pénètre plus profondément dans l'abîme divin. »

Pendant cinq années, Shigeto lutte avec les paysans voisins contre une grosse entreprise touristique pour préserver une source d'eau naturelle qui assure la survie des villageois. Un procès s'ensuit. Face à ce Goliath du libéralisme économique, la foi et le courage de Shigeto ont gain de cause. Il célèbre cela en écrivant un « haïku »[2] : « La source qui coule/ Qui coule abondamment/ Je la bénis, je la bénis. »

Principes de vie communautaire

Shigeto s'est laissé guider par le Souffle pour fonder sa communauté. « J'avais la nostalgie de l'enfant Jésus dans l'étable et j'étais porteur d'une vision de Jésus, mais je n'avais pas de projet, pas d'idée précise à réaliser. » Pas d'idées précises sans doute, mais bien l’inspiration qui émane d'une vie de prière. « Pour être ouverts à tous les êtres, y compris aux autres courants spirituels et mystiques, nous avons été obligés de prendre une certaine forme pure d'approfondissement du silence comme pratique commune. » La vie communautaire, selon Shigheto, est un pèlerinage qui nous amène à simplifier notre vie, à lâcher le secondaire et à s'exercer à lire la Loi divine inscrite dans chaque être.

Les journées débutent à cinq heure du matin par le zazen, la lecture des Ecritures et par le chant murmuré des psaumes. Le travail matin et après-midi est effectué en silence et la messe est célébrée en fin d'après-midi. Tout est vécu de manière lente et contemplative. Le repas du soir est suivi d'un autre temps de contemplation et d'une lecture de la Bible. La journée se termine par le chant des complies. « Takamori Soan » repose sur quatre piliers :

  • Ne pas choisir ceux qui viennent à nous. Recevoir chacun comme un mystère du Christ. Si c'est nous qui choisissons, c'est nous-mêmes que nous choisirons.
  • Ne rien posséder, même en tant que communauté. La stabilité dans les possessions fait quitter la stabilité et la paix en Lui, la parenté concrète avec Lui. S'il est nécessaire d'avoir des possessions, que ce soit un strict minimum.
  • N'établir aucune règle à l'avance. Le respect, l'amour et la sincérité face au mystère de chacun doivent suffire. Commencer par nous faire absolument confiance les uns aux autres, de sorte qu'aucune règle ou interdiction ne doive être écrite dès le départ.
  • Ne pas faire de plans à long terme. Répondre avec sincérité au besoin de chaque moment, de chaque personne.

Ce dernier point tient particulièrement à cœur à Shigeto. Il me rappelle Rachel, la fondatrice avec père Alphonse de Béthanie, qui aimait tant nous chanter, quand nous étions dans des moments de déception, les strophes d'Isaïe : « Faites des projets et ils seront anéantis... » Et de poursuivre en pointant son index au ciel, les yeux rieurs : « Car Dieu est avec nous. »

Shigeto se méfie des lois et des règlements formels et rigides : « C'est même une bonne tactique du démon de faire croire aux religieux zélés que l'observance stricte des lois et règlements est la voie pour servir Dieu. Dans des structures trop rigides, on tourne vite en rond et le grand Souffle créateur ne passe plus. »

Le rayonnement du père Oshida va rapidement dépasser les frontières du Japon. On lui demande de dispenser des conférences dans des centres spirituels et monastères en Occident. Il devient une référence du dialogue interreligieux, à la suite de Thomas Merton, Henri Le Saux, Christian de Chergé. A la fois nourri de ses racines bouddhistes et entièrement tourné vers la Divine Trinité, Shigeto nous montre comment le zen peut éclairer des réalités chrétiennes telles que le shabbat, la pauvreté en esprit, la contemplation.

La foi : une question d'urgence

« La foi, c'est-à-dire la confiance, est une réalité à goûter « dans la lumière et l'obscurité du mystère », affirme le père Shigeto. Quand Jésus nous dit : « Crois ! », ce n'est pas un mot-idée mais bien un mot-événement : « Cela signifie l'intérêt réel du Dieu visible – Jésus – pour la racine invisible de notre être – notre foi – notre confiance profonde à l'intérieur de nous. C'est un appel mutuel.

 

« Foi » est un mot qui provient de la réalité de l'indéfectible étreinte du Dieu de miséricorde qui nous prend par la main lorsque, dans toute notre nudité, nous implorons sa miséricorde. Cette étreinte est indéfectible, car même lorsqu'un être humain est encore pécheur, Dieu le rejoint constamment.

 

La conscience de l'urgence du Royaume au-dedans de nous est capitale pour le père Shigeto. C'est ce qui manque aux pharisiens et aux docteurs de la Loi qui, à force de réfléchir sur les lois divines, s'y complaisent et s'endorment. C'est ce qui nous manque aussi lorsque les préoccupations de la vie prennent toute la place. En revanche, quand nous sentons l'urgence du Dieu d'amour, « tous nos désirs réalisent leur propre vacuité. Alors soudain, tout devient simple. De cet autre monde viennent une voix, une lumière, une force. »

 

Les Juifs appellent l'homme qui demeure dans la simplicité devant Dieu « le Juste » (Tsaddik). La foi prend « forme » dans cet état de vacuité, d'écrasement. Fondamentalement, l'impermanence et le caractère éphémère (mujo) enseignés par le bouddhisme sont précisément cette réalité-là.

 

Shigeto approfondit cette notion de la foi comme événement : « C’est une rencontre de deux mondes différents. Pour nous, c'est une confiance qui jaillit d'un lieu plus profond que la conscience, plus profond que la compréhension, et qui, de là, s'écrie “oui” à un autre monde différent. Il aimait réciter la prière de sainte Catherine de Sienne, qui selon lui est en résonnance avec l'urgence, quand avant chacune de ses actions elle s'écriait : « Je n'existe pas, Vous êtes celui qui existe ».

Pauvreté : la danse avec le Ciel

Le père Shigeto adopte une position radicale vis-à-vis de la pauvreté choisie pour Dieu. Il la voit comme le commencement de toute vie spirituelle. Dès les années 1960, il décide de s'abandonner à la Providence et, depuis lors, sans aucune possession, il ne manque jamais de rien. Les membres de sa communauté et lui-même travaillent beaucoup et ils exercent également le « takuhatsu » (pratique des moines bouddhistes mendiant du riz de porte à porte en récitant des sutras).

Cette pratique de mendicité est initiatique : elle libère de nombreuses peurs, notamment de l'opinion des autres, et invite à l'action de grâce perpétuelle, même quand l'offrande est refusée. Un jour de faim, le père Shigeto fit l'expérience de mendier en n'essuyant que des refus. Au moment où il accueillit avec reconnaissance cette situation, il croisa le sourire d'un petit garçon et en fut ému et nourri.

« Si nous étions complètement détachés de toutes les choses créées, le Souffle de Dieu remuerait les lieux profonds de l'âme. » La pratique de la mendicité donne lieu à l'émerveillement et à de véritables rencontres spirituelles entre celui qui donne et celui qui reçoit.

 

La Réalité spirituelle, c'est, dans tous les cas, la vie dans la grotte infiniment profonde de Son Silence, tout en ramant dans nos petits bateaux vers la haute mer en suivant Sa Voix, en nous laissant porter par Son Souffle, tout en disparaissant dans Sa Main.

 

Shigeto voue un immense respect aux pauvres et aux petites gens de la terre. A ceux qui viennent lui demander comment choisir un guide spirituel (lui-même refusait de l'être), il conseille de se diriger davantage vers des gens enracinés, proches de la terre et humbles, que vers des « hauts gradés » du système religieux tant bouddhiste que chrétien. Il recommande aux chrétiens occidentaux de s'inspirer des Eglises coptes d'Ethiopie ou d'Egypte, car pauvreté et joie évangéliques y fleurissent.

La pauvreté matérielle est essentielle pour lui, mais ce qu'il s'agit de viser avant tout, c'est de se déposséder de soi-même : devenir pauvre de toutes les fausses identités et croyances qui nous collent à l'âme. Quand on n'est rien, on communie à tout.

 

Au fond, il convient de nous libérer de toutes les positions que nous occupons. De quelle autre façon pouvons-nous parler avec les êtres vivants qui nous entourent, avec les pierres, la terre, l'eau ? Quand il gèle, l'eau se transforme en glace. Quand l'atmosphère se réchauffe, la glace fond. Voilà la spiritualité, la spiritualité maternelle de la terre, mais nous n'y comprenons plus rien. L'utilisation d'engrais chimiques tue la terre et la qualité de notre riz diminue. Nous appelons cela la civilisation, et nous pensons fièrement comprendre comment les choses fonctionnent. On ne comprend que peu de choses avec la seule raison, mais beaucoup avec un cœur de pauvre, un cœur de dépossédé, vaste et accueillant.

 

C'est ce que Shigeto nomme en japonais « wabi » : la pauvreté lumineuse. « La joie de vivre sans rien posséder est fantastique, juste portés par le vent Mu[3]. »

A propos du Zen

Quand Shigeto utilise le mot « zen », ce n'est pas dans son sens étroit, associé à un aspect du bouddhisme, mais dans la signification originelle du mot sanscrit « Dhyâna » : contemplation, qui deviendra « ch'an » en chinois, puis zen en japonais. « Le zen, c'est faire l'expérience de la Réalité et non d'en discuter », rappelle-t-il. Il purifie l'attention et lave le regard, ... alors le voile du temple se déchire et quelle grâce d'entrevoir le Christ partout présent. Car, pour Shigeto, cette réalité que le zen dévoile est inséparable de la révélation de Jésus-Christ.

Ce moine japonais touche ses disciples par son être-là, cette Vie qu'il laisse jaillir. Et si on le presse de répondre à des questions sur la pratique, il énonce simplement qu'« Il faut renoncer au désir de recevoir un enseignement. La Voie, c'est la vie. Le Zen n'est pas quelque chose de spécial, c'est la vie dans la réalité, dans la nudité, la réalité de la nudité.

Ces quelques paroles fécondent des heures entières de pratique silencieuse. Shigeto propose néanmoins quelques pistes comme la répétition du mot « Abba » au rythme de la respiration.

 

Nous mettons tout notre être à simplement devenir un unique Etre absolu. Prier, non... mais « Abba ! ». Simplement devenir « Abba ». Tout notre être devrait devenir Abba, un Abba absolu. Répétition, mais pas répétition... quelque chose de plus absolu. Respirer sans viser quoi que ce soit. Et peu à peu, cela deviendra l'Abba de Jésus. Plus simple. Plus assimilé.

 

Le père Shigeto assure que ce chemin d'unification avec Dieu, qui aboutit à l'absence de « retour sur soi-même », change radicalement la façon de percevoir la réalité. Un haïku exprime cela : « L'enfant bouche bée/ qui regarde les cerisiers en fleur/ est un Bouddha. (Otani Kubutsu).

Selon Shigeto, les pires tribulations deviennent alors des occasions de bénédictions divines ; la souffrance et la joie des autres deviennent nôtres. « Si vous disparaissez et devenez assimilés au Souffle du Christ, vous réaliserez la charité réelle. C'est le mystère de la Croix. » Il le répète aux membres de sa communauté : « Devenez ce que vous êtes en train de faire », simplement. Il illustre ses propos en donnant l'exemple du champion de foot Pelé : sa conscience pendant qu'il court, son regard pendant qu'il frappe le ballon, vous montrent quelque chose du zen. Le résultat naturel du zen est un travail manuel ou intellectuel bien fait. Un travail où l'on sent beauté et harmonie.

Le père Shigeto invite à pratiquer le jeûne, mais en oubliant qu'on jeûne, tout comme aimer et prier sans même savoir que l'on aime ou que l'on prie.

 

En langage chrétien, le zen est l'état spirituel où l'on est mis en croix avec Jésus. C'est comme de l'eau qui se répand dans des couches chaque fois plus profondes, jusque dans des endroits secrets, jusque dans la mort spirituelle.

 

Shigeto rapporte que cette réalité nue a commencé dans sa vie lorsqu'un jour, se croyant au seuil de la mort, il vit tout à coup l'orgueil qui se cachait derrière ce qu'il pensait jusqu'alors être la piété de son activité apostolique. Ce fut un choc salutaire : « Depuis lors, j'ai appris à fuir l'odeur même de l'ego partout où on la renifle. »

Inculturation et dialogue interreligieux

« Quand je quittai la vie conventuelle de style occidental avec la permission de mon supérieur, [...] je voulais seulement être moi-même, en toute simplicité. Voilà bien le maître mot de Shigeto à propos de l'inculturation : être soi. A son époque, il était hors de question de modifier la moindre loi de l'Eglise concernant la liturgie. On devait par exemple importer du vin de Rome pour célébrer la messe dans les pays où ne poussaient pas de vignes. Il fallut beaucoup d'audace à Shigeto pour oser célébrer la liturgie à même le sol, utiliser un calice en terre cuite japonaise et pratiquer au sein de l'église le jeûne et la mendicité tels qu'on les pratique dans la tradition de la Terre Pure du bouddhisme.

L'inculturation est une question de fidélité à la Voix intérieure.

 

Il est bien compréhensible que la loi souterraine écrite dans la profondeur de notre être ressorte quand commence à se réaliser plus réellement notre simplicité intégrale. L'inculturation est la rencontre avec le courant souterrain de la tradition mystique cachée dans notre être, au cours du processus de simplification intégrale que nous suivons. C'est la condition « sine qua non » pour s'ouvrir à Dieu.

 

Après 13 ans de silence et de recherche personnelle, Vincent Shigeto s'entretint avec le Supérieur de l'ordre au Japon qui lui dit : « Je ne comprends pas ce que vous faites. Vous êtes assis à la manière zen dans la chapelle. Je ne comprends pas, non, c'est même plus que cela, je n'aime pas ce que vous faites. S'il s'agissait de vous seul, ce serait plus supportable mais beaucoup de jeunes gens vous suivent à présent. » Ils restèrent face à face un moment en silence et le Supérieur reprit, la voix adoucie : « Mais, Père, même si je n'aime pas cela, s'il vous plaît, agissez librement. » Shigeto rétorqua : « Deo Gratias ! Et tibi gratias ! » Son cœur pleurait de joie.

« Plus nous entrerons profondément dans notre mystère, plus nous rencontrerons réellement les autres traditions mystiques. » La clé du dialogue entre les traditions religieuses, le père Shigeto est catégorique là-dessus, c'est l'enracinement dans sa propre religion – « Convertissez-vous à votre propre religion », disait Lanza del Vasto – et l'approfondissement de sa foi. Cela n'a pas beaucoup de sens de vouloir intégrer des éléments d'une autre tradition dans la sienne. En revanche quelle bénédiction de s'ouvrir à une autre tradition pour se laisser bousculer dans nos croyances, pour nous mettre en mouvement dans notre foi. Pierre de Béthune dans son très beau livre traitant du dialogue interreligieux[4] cite à ce propos saint Jean de la Croix : « Que tout soit bouleversé, à la bonne heure, Seigneur Dieu, pour que nous trouvions en toi notre demeure ! »

En guise de cadeau

« Allez, allez, allez vers l'autre rive. » Voici le refrain préféré du père Vincent Oshida. Quand il accueillait ses visiteurs, il leur donnait comme cadeau une variation sur ce même thème : « Allez, en avant ! Traversez,... laissez-vous guider par le grand Souffle, porter par le Vent Mu. » « Ibiku » en japonais, comme le mot « Ruah » en hébreu signifie à la fois le vent, l’haleine, le souffle. C'est ce Souffle qui a animé la vie de cet homme, jusqu’à ce qu’il entre définitivement dans le mystère du « Je Suis », le 6 novembre 2003. Ce souffle ne ne demande qu'à épouser le nôtre.

Sœur Barbara de Béthanie, Le Chemin, No 106, automne 2015.

Bibliographie:
Enseignements de Vincent Shigeto Oshida (1922-2003), un Maître Zen qui a rencontré le Christ, Les Voies de l'Orient, Leuven, 2009.


[1] Un film de Patrice Chagnard, 1985.

[2] Le haïku est un poème japonais extrêmement bref qui visent à exprimer l’évanescence des choses.

[3] « Mu » signifie vide néant mais aussi plénitude.

[4] Pierre-François de Béthune, L'hospitalité sacrée entre les religions, Albin Michel, 2007.