10 nov 2015

Pier Paolo Pasolini (1/3) : une mort qui nous interroge

Michel Maxime Egger, le 10.11.2015

Pasolini a été assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. L'avalanche de publications autour de sa figure et de son œuvre en témoigne : son art visionnaire et ses fulgurances hérétiques n’ont pas fini d’interpeller. Qu'aurait-il dit aujourd'hui face au déferlement du consumérisme et au vide de sens de nos sociétés, qui conduit des jeunes à épouser les causes plus barbares?

Souvenons-nous. C'était il y a 40 ans. Un effroyable scénario dans la nuit de la Toussaint. Sur un terrain vague à Ostie, là où selon Dante le Tibre épouse la mer et où les âmes s'embarquent pour le purgatoire. Pier Paolo Pasolini est assassiné comme un chien par un jeune prostitué homosexuel. L'ironie du sort a voulu que sa mort ressemblât à ses films. Même décor de misère, même «ragazzo di vita» que ceux qui le passionnaient dans ses premiers ouvrages. Ainsi disparaissait l'une des figures les plus exceptionnelles du monde intellectuel et cinématographique italien. Un artiste issu de la tradition humaniste de la Renaissance. Un créateur boulimique aux activités protéiformes (cinéma, poésie, peinture, théâtre, journalisme, linguistique), mais dont le cœur restait l'écriture.

Revoir l'œuvre de ce rebelle 40 ans après sa fin tragique permet de jeter un éclairage nouveau sur sa mort. Ce meurtre continue à interroger et à déranger notre époque. Impossible de passer sur son cadavre aussi facilement que la voiture qui l'a écrasé. On ne s'appesantira pas sur les lieux communs qui ont accompagné le drame. Les clichés sur la coïncidence entre sa vie, son œuvre et sa mort, ou sur le prophétisme de ses déclarations, servent trop souvent à normaliser et à récupérer l'inacceptable scandale. Certains ont même pu dire qu'il n'avait reçu que la monnaie de sa pièce.

Les juges ont reconnu que le «massacre» n'avait pas pu être commis par l'adolescent seul. Pourquoi, alors, n'a-t-on pas entrepris de recherches contre les complices inconnus? Malgré de nombreux indices, l'enquête a curieusement été bloquée par les autorités. Pasolini a-t-il lui aussi été l'une des multiples victimes du large complot politico-judiciaire orchestré par la pieuvre démocrate-chrétienne. Le même type de conjuration qui a permis que restent impunis les auteurs des attentats néo-fascistes qui se sont succédé depuis celui de la Piazza Fontana à Milan (1969) à celui de la gare de Bologne (1980). Alors, crime politique ou fait divers crapuleux : on ne saura sans jamais la vérité astucieusement camouflée par le rideau de fumée opaque créé par la justice.

Un bouc émissaire

Sur un point cependant les interprétations concordent. Symboliquement, le jeune voyou n'aurait été que le bourreau d'un système social conformiste et répressif qui se cache derrière une façade de fausse tolérance. Nombreux étaient ceux qui voulaient lyncher Pasolini. L'atrocité sanguinaire du crime et le spectacle montré avec abondance par les médias expriment avec puissance la haine d'une société qui réclame une exécution publique. Un acte ultime de vengeance qui met un point d'orgue à une suite déchaînée de persécutions et de procès (33 en tout), tous terminés d'ailleurs par un acquittement.

Quelles fautes Pasolini a-t-il donc commises pour être pareillement jeté au banc d'infamie? D'abord, fondamentalement, son grand «tort» est d'avoir été un poète dans le plus pur sens du terme. Militant de la vérité, il n'a cessé de dévoiler la part maudite, cachée et inavouée, des choses, notamment du pouvoir et du sexe (Comices d'amour, 1964). Proclamant l'identité de l'art et de la vie, du sacré et du profane, ce Socrate des temps modernes a osé crier à haute voix sa différence, revendiquer son homosexualité contre tous les ghettos clandestins aménagés par une société catholique et puritaine.

Société, je te hais!

«A l'origine, il y a d'abord le refus», disait Paul Nizan. Dire «non» est un acte fondateur. Pasolini fut un «homme contre». Contre les idées reçues et les compromis. Toujours à rebrousse-poil. Héritier de Gramsci et de Marcuse, il éprouvait un dégoût quasi viscéral pour ce qu'il appelait, avec son goût des formules extrêmes, la société de consommation néo-fasciste. Il voyait en elle un totalitarisme pire que la terreur politique ouverte, car occulte et subtile, génératrice d'un esclavage sophistiqué, intériorisé et finalement inconsciemment volontaire. Pour lui, le délire rationaliste a coulé dans un moule unique toutes les pensées et tous les comportements. Avec l'embourgeoisement des masses, les conflits de classes ont été absorbés – pour preuve, le «compromis historique» dans l’Italie des années 1970 entre la démocratie-chrétienne et le parti communiste.

Tout a été déshumanisé et transformé en marchandise, soumis à la loi de l'échange économique. Même les corps n’échappent pas à la chosification et à la marchandisation, ainsi que le montre de manière crue Salo ou les 120 jours de Sodome (1975). Dans sa lutte acharnée contre l'homogénéisation et la centralisation, Pasolini a également condamné l'école et la télévision. Il les a rendues responsables de la destruction des cultures locales par la « tyrannie » d'un langage uniforme, ultracodé et instrumental. Afin de revaloriser et de redonner toute sa richesse d'expression au langage vernaculaire du monde rural et au parler populaire du sous-prolétariat, il écrit en 1942 déjà un recueil de poèmes en dialecte frioulan.

Contre le dogmatisme

Une autre cible privilégiée de ses traits incisifs fut le dogmatisme comme vecteur d'aliénation et d'intolérance. En 1947, Pasolini est exclu du parti communiste italien (PCI). Les émules de Togliatti, qui a fait du marxisme un catéchisme paternaliste, sont bien trop orthodoxes et catholiques, sectaires et sclérosés dans leur moralisme bien-pensant, pour accepter dans leurs rangs un «camarade» aussi critique et différent. Son homosexualité, son matérialisme mâtiné de mysticisme, sa manie de réintroduire la sexualité et l'irrationnel dans le discours politique, sont des «travers» trop audacieux pour leur confort intellectuel. Dans «Uccellacci e uccellini» (1966), le corbeau qui symbolise Togliatti est passé à la broche. Malgré tout, le trouble-fête restera un fidèle compagnon de route du PCI. Il voyait en lui le seul espoir pour la jeunesse et la seule force politique un peu propre dans le paysage corrompu de l'Italie.

Ses flèches virulentes n'ont pas épargné également les intellectuels vautrés, selon lui, dans le hamac d'une opposition institutionnalisée, alibi et justification par l'absurde du pouvoir. Ni d'ailleurs les mouvements de contestation juvénile de la fin des années 1960 qu'il considérait comme une révolte de luxe pour fils à papa.

La révolte contre le père

Au total, la recherche de la vérité passe chez Pasolini par la nécessité de débusquer toutes les formes de pouvoir et de « fascisme quotidien » qui gangrènent le monde. Il faut en exposer au grand jour les entrailles, même si cela doit être insupportable comme dans Salo. Il faut donc exterminer l'effigie paternelle, symbole de l'autorité et de l'ordre. «J'ai tué mon père. J'ai mangé la chair humaine. Et je tremble de joie», dit un personnage de Porcherie (1969). Paroles terribles auxquelles répondent celles du Christ de L'Evangile selon saint Matthieu (1964): «Cessez de croire que je suis venu apporter la paix, car j'apporte le glaive. Je suis venu dresser le fils contre le père...»

La personnalité de Pasolini, son homosexualité, son ressentiment face au pouvoir et à la figure paternelle, son obsession du complexé d'Œdipe sont incontestablement de magnifiques sujets d'exégèse pour un psychanalyste. Le cinéaste est né en 1922, l'année de la marche sur Rome de Mussolini. Son père était officier de carrière. Un bourgeois descendant de la petite noblesse, froid, autoritaire, égoïste, violent, face auquel il ressentait une profonde crispation faite d'attirance ambiguë et surtout de haine. En revanche, comme il l'avoue lui-même, il vouait à sa mère une véritable adoration, une «passion excessive». Cette femme «sacrée» venait d'une famille paysanne frioulane. Authentique muse, elle l'initia à la poésie et à la création. D'une certaine manière, toute sa vie et sa carrière future étaient déjà contenues dans son enfance et son milieu familial.

Malgré les efforts déployés de tous bords pour s'approprier son cadavre, Pasolini est resté irrécupérable. Sa façon de concilier les options idéologiques les plus contradictoires et antithétiques comme Marx et Freud, Sade et le Christ, en fait un artiste complètement original. Il est définitivement irréductible au rôle de père spirituel. Ses pensées et son regard sont trop indigestes pour devenir des objets culturels aisément consommables. Sans jamais succomber à l'orthodoxie et à la mode de la dissidence à tout prix, il apparaît comme un authentique hérétique. «La mort accomplit un fabuleux montage de la vie», avait-il coutume de dire. La sienne, dans son horreur et sa violence, lui a d’une certaine manière donné raison.

Le Journal du Jura, 2 août 1982.

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