2 sep 2016

Shintaïdo, l’art de naître au monde et à soi

Christine Kristof-Lardet, le 02.09.2016

Art martial novateur fondé par Aoki Sensei, le shintaïdo appelle à entrer dans l’espace sacré de la vie et à incarner au quotidien le souffle du cosmos. Par sa manière d’allier liberté d’esprit et sens de la discipline, il constitue un outil puissant de transformation de soi et du monde. Une voie de reliance à une force plus grande que soi pour apprendre à rester debout dans la tempête.

Depuis un instant, quelque chose dans l’atmosphère du dojo a changé. Quelque chose d’imperceptible, comme si la lumière devenait plus forte et les contours plus nets… Les corps, vêtus de blanc, se croisent avec la souplesse des algues, sans se toucher, si ce n’est parfois d’une légère pression des doigts sur une épaule, un dos, un bassin, un bras… rencontrés au hasard, imprimant au corps tout entier une longue ondulation. La concentration est grande et les corps relaxés. Les yeux grands ouverts sur le large, ou parfois tournés vers l’intérieur, trahissent un état de profonde méditation.

Peu à peu, le mouvement s’accélère, les corps se croisent de plus en plus vite, au centre du dojo, au centre d’eux-mêmes, toujours souples et vifs, donnant à ce ballet des allures de symphonie aquatique. L’ensemble évoque ces bancs de poissons argentés nageant en cercle, ou encore ces troupes de dauphins évoluant à l’unisson d’une chorégraphie invisible, chacun libre dans sa destinée et, en même temps, relié au groupe.

Soudain, sous l’effet de quelque impulsion, tous les pratiquants tendent les bras vers le ciel, dans un formidable mouvement d’élévation et se mettent à tourner dans le même sens. Les paumes et les doigts grands ouverts, les bras étirés à l’infini semblent crever le plafond. Tout leur corps n’est plus qu’une grande aspiration vers les hauteurs. Le mouvement de ronde se stabilise pour se concentrer à la verticale. Les pieds ne touchent plus terre, tout effort semble avoir disparu, les visages sont rayonnants, parfois en larmes, et de chacun émane un intense sentiment de liberté et de paix…

L’esprit du débutant

Parler du shintaïdo n’est jamais une chose aisée, car le shintaïdo se vit plutôt qu’il ne s’explique. Si un néophyte demande à un instructeur : « Qu’est-ce que le shintaïdo ? », celui-ci lui répondra vraisemblablement : « Venez pratiquer avec nous, c’est ouvert à tous, et c’est le meilleur moyen de vous faire une idée ! ». De fait, une des spécificités de cet art martial est que quiconque, quel que soit son âge, sa nationalité, sa culture, son sexe ou sa condition physique, peut entrer dans le vif de la pratique dès le premier cours. Un débutant est toujours accueilli avec beaucoup de soin par le groupe constitué car, d’une part chacun se souvient « d’être déjà passé par là », et d’autre part, la venue d’un nouveau pratiquant est toujours une belle opportunité de se remettre en question, de s’ouvrir, d’affiner sa pratique et de retrouver soi-même cet « esprit du débutant » si prisé dans le shintaïdo.

Le cursus du shintaïdo suit des étapes d’évolution adaptées au niveau, à l’ancienneté et à la régularité de la pratique de chacun. Des passages de grade sont proposés plus dans un esprit de progression intérieure que dans une perspective de compétition. Lors d’un examen, Okada Sensei, un des pionniers du shintaïdo, expliquait que le passage de grade, « c’est un peu comme si, face au somment d’une montagne que l’on cherche à atteindre, nous nous dotions d’une carte pour avancer ». A chacun de ces grades correspond un thème d’étude donné.

Le grade de débutant consiste principalement à prendre du plaisir, à se relaxer, à éprouver la joie de l’instant et à entrer en relation de confiance avec autrui. C’est le premier pas. Et quelle surprise lorsque, dès le premier cours, le pratiquant néophyte, dubitatif et incrédule, se sent pousser des ailes, transporté par une force intérieure insoupçonnée, totalement relaxé malgré les soucis quotidiens qui emplissent sa tête, criant et courant, et souriant béatement à la fin du cours comme s’il sortait d’une nuit d’amour ! Bien sûr, cela ne se passe pas toujours ainsi, mais les sentiments de bien-être, de paix, de dépassement de soi et de joie profonde sont parmi les constantes des ressentis éprouvés par les pratiquants.

Entre tradition et nouveauté

Le shintaïdo, même s’il s’inscrit dans la tradition des arts martiaux par la richesse et la force de son esprit, s’en démarque toutefois par son caractère novateur et universel. Selon une définition donnée par Aoki Sensei, le fondateur de cette pratique, « le shintaïdo est un art corporel de type martial pour étudier avec le corps la philosophie universelle […] qui ne peut être rangé dans aucun des tiroirs traditionnels : arts martiaux, gymnastiques, thérapies à la mode ou religions. Il s’agit plutôt d’une réponse à l’une des plus profondes aspirations de notre époque, la matérialisation d’un rêve ardemment poursuivi »[1].

Volontairement en rupture avec la rigidité du budo traditionnel et des cadres conceptuels figés, le shintaïdo conjugue une grande souplesse et une liberté d’esprit avec un sens de la discipline et du don de soi hérité d’une certaine vision japonaise du monde. A la précision des coupes, à la rigueur des techniques et à la justesse des formes qui évoquent symboliquement le tranchant du sabre, vient s’ajouter la souplesse des corps, la beauté des gestes, la fluidité des mouvements qui évoquent la danse ou encore cette agilité naturelle des animaux dont parle Aoki Sensei : « Avec suffisamment d’expérience, tout le monde peut atteindre un niveau d’intensité tel qu’il semble que le corps de l’homme moderne retrouve à nouveau les mouvements incroyablement souples et naturels des animaux sauvages ».. Plus qu’un art martial, le shintaïdo peut être qualifié d’art au sens propre. Un art de la présence, un art de vivre, un art du corps en mouvement en relation avec le mouvement de l’univers.

Une exploration radicale

Le shintaïdo tire son originalité et sa puissance de la personnalité hors du commun de son créateur, Aoki Sensei, mais aussi du contexte dans lequel il a pris naissance. Ayant, petit enfant, traversé la guerre et perdu la plupart des membres de sa famille sous les bombes, Aoki Sensei développe une maturité et une vision philosophique de la vie très précoces. Encore jeune étudiant à l’université de Kyoto, il rencontre le karaté, mais averti des conséquences qu’un esprit belliqueux peut avoir sur le monde, il ressent une méfiance instinctive à l’égard de l’agressivité et de la violence dont le karaté de l’époque pouvait être porteur, jusqu’au jour où il croise le chemin de Maître Egami[2].

Celui-ci prône, au contraire, la douceur, la détente, l’humilité et la souplesse dans son enseignement. Cette forme de karaté, appelé karaté shotokaï, convient parfaitement à Aoki qui devient un élève assidu. Peu de temps après, vu son talent et sa persévérance, il se voit confier par son maître les cours de karaté shotokaï au Karaté Hall de Tokyo où il enseigne ensuite durant sept années.

Doté d’une sérieuse expérience et attisé par une soif de liberté et de vérité inextinguible, il décide de se lancer dans sa propre exploration corporelle et réunit autour de lui un groupe de pratiquants de haut niveau, désireux de partir, comme lui, à la conquête de l’absolu. L’objectif d’Aoki Sensei est à la fois de réaliser la synthèse des arts martiaux, de porter plus loin l’héritage traditionnel qu’il a reçu et d’ouvrir une nouvelle voie d’étude par le corps dans la liberté, tout en « cassant la coquille » de ce qui, dans le budo traditionnel, lui semble rigide et obsolète.

Pour cela, il accepte de tout oublier et de repartir à zéro. « C’est pour soi-même que l’on crée le poème de sa propre vie, mais ce poème peut trouver des résonances dans le cœur de tous les hommes. Pour arriver à cette sorte de perception de la vie, il était nécessaire de me dépouiller de tout préjugé, même le plus infime, et que dans le moindre détail, je ramène tout mon être à zéro », écrit-il.

En septembre 1965, il rassemble vingt-sept jeunes pratiquants, tous ceinture noire de haut niveau, au sein de la Rakutenkai (l’école des optimistes) et leur propose d’expérimenter une ascèse et une pratique des plus exigeantes dans la perspective d’atteindre des zones encore inexplorées de l’être. « Notre intention était de découvrir nos limites physiques et le seuil du monde inconnu qui s’ouvre quand sont atteintes les limites de nos ressources psychologiques», explique-t-il. S’entrainant sans relâche nuit et jour, vivant, mangeant, dormant ensemble, le groupe expérimente une forme de vie communautaire insolite au sein de la laquelle la pratique des arts martiaux, mais aussi l’étude de la Bible, des beaux-arts, de la cérémonie du thé, de la méditation, du massage et toute autre discipline propre à les accompagner dans leur quête, occupent toute la place. « L’entrainement était si rigoureux que les pratiquants mettaient de l’ordre chez eux avant chaque pratique, comme s’ils ne devaient jamais revenir », se souvient Aoki Sensei.

L’effort et la maturation

Parmi les multiples découvertes qui s’offrent au groupe, l’incontournable évidence de pratiquer avec des corps souples et agiles, débarrassés de toute tension, et de travailler avec les mains ouvertes plutôt qu’avec les poings fermés, se révèlent être des éléments majeurs de progression. « Je découvris finalement, après de longues recherches, que la main ouverte – paume poussée vers l’extérieur et doigts écartés et tendus au maximum – était plus forte que le poing le plus dur », raconte Aoki Sensei. Et d’ajouter : « Si le corps est détendu et fluide, le mouvement amène naturellement les mains et les pieds, les bras et les jambes et tout l’ensemble du corps vers l’objectif prévu avec harmonie et précision ».

Ce long travail d’expérimentation et d’exploration donne progressivement naissance au premier grand kata (forme) du shintaïdo, appelé tenshingoso, qui peut se traduire par « les cinq manifestations de la vérité cosmique ». Ce kata, dans son essence, symbolise le cycle de la vie humaine et du cosmos, de la naissance à la mort, et se pose comme un des piliers de la pratique. Il se compose de cinq phases qui s’articulent les unes aux autres selon un ordre et des gestes précis, accompagnées respectivement par les sons « UM – A – É - I – O – UM ».

 

Les cinq manifestations de la vérité cosmique

On commence par se tenir debout, pieds joints et mains enlacées, dans une profonde concentration autour d’un « UMMMMM ! » initial – qui représente le néant, le vide, l’origine.

Ensuite, d’un grand geste, le pratiquant ouvre ses mains et ses bras, en émettant un « AAAAAAAAAAAA ! » puissant et vaste, et les élève progressivement vers le haut. Tout le corps est en ouverture maximale, les bras, les yeux, les mains, l’esprit, le cœur… offerts à l’univers et à l’inconnu comme pour recevoir quelque chose du ciel. Cette étape symbolise la naissance, l’éveil, la croissance, la confiance, l’ouverture et la dévotion.

Partant de cette intense position d’élévation vers le Ciel, vers l’Absolu, vers l’Idéal ou vers le Divin (selon le terme que l’on préfère), les mains se vrillent vers l’intérieur pour concentrer l’essence, et redescendent lentement à la fois devant soi, sur les côtés et vers le bas comme pour la redistribuer… dans un son « ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ ! » sans faille. Cette étape représente l’exploration des possibles, le contrôle de soi, la détermination, la responsabilité dans la vie, la discipline…

De cette position à l’horizontale, les mains redescendent sur les côtés à la rencontre du bassin (désigné par le terme koshi) puisant la force à la source de l’être, avant de remonter devant soi, les bras tendus et les doigts pointés vers le haut, en direction du ciel, du monde et de l’autre…, avec un son « IIIIIIIIIII » bien tenu. Cette étape représente la communication, l’élan vers l’autre, la bonne distance, la capacité à rassembler et à prendre soin des personnes qui nous entourent, la fructification… C’est l’image maximale du développement de notre volonté.

Il se poursuit par un immense élan d’ouverture vers le haut et l’arrière, englobé dans un grand « OOOOOOOOO » et vécu comme une totale récapitulation de soi et du monde. Il s’achève les mains tendues et ouvertes devant soi à l’image d’un immense bouquet de fleurs que l’on offrirait à l’univers.

Cela accompli, le dos de la main droite se pose dans la paume gauche. Les mains reviennent ainsi devant la poitrine où les pouces s’entrelacent et les mains s’abaissent. C’est le retour à la forme UM de départ.

 

Ce cycle s’effectue dans une totale continuité, à l’image des différents temps de la vie qu’il représente. Malgré les apparences, ce kata est très simple, accessible à tous, d’une puissance et d’une douceur procurant un état de bien-être profond et de paix. Pratiquées régulièrement, ces formes corporelles peuvent redessiner, par un jeu de correspondance subtil, les formes de notre vie et de notre esprit, nous amenant vers plus d’ouverture, de souplesse, de bienveillance, mais aussi davantage de concentration, de confiance et de détermination.

Le fruit de la grâce

Autant tenshingoso est le fruit d’un long processus de maturation et d’efforts, autant la naissance du second grand kata, appelé Eiko (la gloire), est le fait de la grâce. Une nuit d’entraînement, à trois heures du matin, les pratiquants pointaient leur sabre vers le ciel, dans une aspiration effrénée vers leur idéal, tous à l’unisson et dans un silence absolu, lorsque soudain Aoki Sensei les vit apparaître dans une forme de transparence et de lumière et fut saisie d’une révélation fulgurante : « Je compris alors que c’était là le moment que j’avais intuitivement cherché et je fus incapable de continuer à diriger plus longtemps la pratique. […] D’un seul coup, l’objet de ma recherche, ce pour quoi je m’étais battu, était là devant moi, représenté par ces apparitions d’un autre monde. J’avais presque abandonné l’espoir de mon vivant de voir naître cette forme, m’attendant à ce qu’il faille cent ans ou plus pour qu’elle apparaisse. »

Aoki Sensei réalise à cet instant la portée de ce mouvement d’élévation et d’unification avec le ciel et l’incidence qu’il peut avoir une fois « ramené sur terre ». Qui sait ce qui peut se passer si ce sabre pointé vers le ciel dans l’amour et la dévotion descend vers l’horizon à la rencontre des hommes ? Ce seul geste du haut vers le bas, de l’absolu du ciel vers l’absolu sur terre, pourrait bien résumer à lui seul toute la philosophie du maître.

Celui-ci précise son intuition en écrivant : « Le sabre pointant vers le ciel est une forme symbolisant l’amour de Dieu. Le sabre pointant vers l’avant est une forme symbolisant l’amour de l’homme. Pointer vers le ciel et pointer vers l’horizon revient au même. Il n’y a pas de plus grandes techniques que cela. » Ce kata, initialement né du sabre, se pratique aussi à mains nues, seul ou à deux, et peut conduire les pratiquants à vivre une expérience d’intense libération et de communication, et à parcourir parfois des kilomètres sur une longue plage droit devant eux emportés par leur quête de vérité et d’amour.

Au côté de ces deux katas se développent progressivement d’autres katas complétant la palette d’expression du shintaïdo. Ainsi par exemple le magnifique kata hikari to tawamureru qui signifie « jouer avec la lumière » et qui s’affranchit des règles martiales pour laisser advenir la spontanéité du moment et ouvrir un chemin de créativité sans entrave à travers des mouvements nés de l’harmonie entre les partenaires et le cosmos.

Un autre mouvement, très prisé des débutants pour sa simplicité, est celui appelé wakame taiso (l’excercice de l’algue), qui permet en quelques minutes de relation avec le partenaire, d’entrer dans une relaxation profonde, de dénouer les nœuds physiques et internes en douceur et de développer une communication si fine qu’il n’est parfois plus nécessaire de se toucher pour se sentir. Il se pratique l’un en face de l’autre, un partenaire les yeux clos ou mi-clos et faisant l’algue, le corps souple soumis aux ondulations que lui imprime l’autre partenaire d’un geste doux et centré du bout des doigts.

Le dernier né des katas, transmis il y a seulement une quinzaine d’année, est le kata appelé taïmyo (le grand mystère), d’une douceur et d’une profondeur infinies, plus yin que yang dans son énergie, qui nous permet, à travers un enchaînement assez long de mouvements, d’expérimenter différentes étapes de « compréhension » de notre vie et de fusion avec l’univers….

L’ensemble de ces katas, mouvements ou techniques, couplés les uns aux autres, forment une large palette d’expressions propres à répondre aux besoins spécifiques de chacun, qu’il soit avancé ou non dans la pratique, à assouplir les corps tout en consolidant la concentration, le désir et la foi… Certains katas et mouvements qui se pratiquent à mains nues peuvent aussi se pratiquer avec des « armes » tels que le bokuto (sabre en bois), le bo (bâton long) et le jo (bâton court), qui agissent comme des outils de prolongement du corps…

Incarner le souffle cosmique caché

A tous ces mouvements, s’ajoute bien évidemment la pratique de la méditation, du massage, mais aussi de la calligraphie, ou de la méditation sous la cascade… qui finissent le lent travail de polissage du corps, de l’âme et de l’esprit. Dans le shintaïdo, le plus important n’est pas l’acquisition des techniques, même si à terme leur exécution juste ouvre encore vers de nouvelles perspectives, mais le fait de pratiquer dans un esprit de sincérité, d’intégrité et d’humilité permanent.

C’est dans ce contexte que, après dix années de pratiques intensives et de grâce, se posèrent les bases d’un nouvel art martial qu’Aoki Sensei choisira d’appeler le Shin-Taï-Do ou la Nouvelle Voie du Corps[3]. La création de cette discipline pour Aoki Sensei ne correspond pas tant à la volonté d’inventer un nouvel art qu’au désir de donner corps à quelque chose qui, selon lui, est présent de toute éternité dans l’univers. « Cette mission (celle de tout art) n’est pas de créer du neuf ou d’édifier un système plausible en remplacement de ce qui nous a été transmis de génération en génération, mais de montrer ce qui a toujours été là, depuis l’aube des temps, sans que nos yeux puissent le voir, et de l’exprimer avec le corps. » Il s’agit donc, au sens strict, non d’une création, mais d’une « incarnation du souffle cosmique caché », précise-t-il avec justesse.

A la rencontre du monde

Dès le départ, Aoki Sensei souhaitait donner au shintaïdo une dimension universelle et internationale. En 1971, il enseigne pour la première fois aux Etats-Unis, puis « exporte » progressivement la pratique vers d’autres pays, en Amérique latine, en Europe… « afin de vérifier que cet art possède ce courant de vie, ce souffle qui traverse l’histoire de l’humanité ». Le shintaïdo, même s’il est pratiqué au sein de groupes de petite taille – car l’exigence exclut parfois le nombre – est présent aujourd’hui dans le monde entier : USA, Brésil, Europe de l’Est, Italie, Allemagne, Belgique, Suisse, Espagne et France.

Des instructeurs occidentaux, ayant trempé dans le bain japonais quelques années, ont ensuite rapporté et diffusé la pratique dans leurs pays respectifs, constituant une première vague « moulée à japonaise » et parfois tributaire d’une organisation hiérarchisée qui ne convenait que partiellement à l’état d’esprit occidental. Par ajustements progressifs, et parfois par crises, des structures plus souples se sont mises en place, tentant d’adapter la rigueur des arts martiaux japonais à nos modes de vie.

Plusieurs générations d’instructeurs se côtoient actuellement au sein du shintaïdo proposant une palette d’expressions multiples tout en gardant la saveur et l’esprit d’origine. En France, on trouve des dojos et des groupes de pratique à Paris, à Juvisy-sur-Orge, à Lyon, à Toulouse, à Nantes, à Veigy-Foncenex, à Gap, à Bandol, à Grasse, à Toulon…. L’AFIS (Association française des Instructeurs de Shintaïdo) se pose comme un organe fédérateur qui permet l’exercice d’une certaine cohérence tout en autorisant les styles et les accents locaux.

Parcours exigeant et progressif

Le débutant cède progressivement la place à un pratiquant qui s’engage dans la voie, dans le « do » (le « do » du ju-do, de l’aiki-do, du karaté-do ou du sho-do…) qui, dans le shintaïdo, est perçu à la fois comme le chemin, la pratique pour parcourir ce chemin et le but recherché. C’est en pratiquant la voie que l’on trace sa voie, avec un objectif défini qui est la voie elle-même ; la fin et les moyens se confondent.

Dès les premiers temps, à cause de l’intégrité que sous-tend le shintaïdo, le pratiquant perçoit la proposition fondamentale, voire spirituelle, qui lui est faite implicitement, et peut ressentir une certaine peur, ou à l’inverse, être attiré. Mais une fois le défi relevé, il choisit librement d’abonder dans le sens d’un engagement profond qui, par certains côtés, ne va pas sans rappeler celui des samouraïs qui estiment que c’est dans le face à face avec la mort que nos vies s’accomplissent et trouvent leur sens.

Il est possible, bien sûr, d’en rester à une pratique purement physique – et combien bénéfique pour le corps et l’esprit, mais seulement jusqu’à un certain niveau. Plus le pratiquant avance dans son parcours, plus il perçoit l’incroyable richesse de la proposition contenue dans le shintaïdo et réalise en même temps combien il lui reste encore à découvrir. Il n’y a rien de figé ni de dogmatique dans cette pratique, même si elle est d’une grande exigence, mais un mouvement de recherche en perpétuelle évolution adaptée au cours du monde et aux personnes qui le composent.

Dans l’espace sacré de nos vies

Le shintaïdo se pratique dans le cadre physique d’un dojo –espace qui peut être celui d’une salle ou d’un gymnase, mais aussi un espace dans la nature. Par voie de correspondance, il peut aussi représenter notre espace intérieur ou celui de la terre en son entier. En entrant dans le dojo, on consacre cet espace par un salut (court et bref à la japonaise) avant de commencer le cours, appelé le keiko.

Le keiko se déroule en plusieurs phases successives : il débute par un bref moment de méditation et de centrage en seiza (assis sur les genoux ouverts) que clôture un nouveau salut, plus long cette fois, qui s’adresse tout autant à l’instructeur, aux participants présents ou anciens, à la pratique, qu’à notre idéal et au temps qui s’ouvre devant nous.

Chacun tente de retrouver la « position juste initiale » appelée seiritsutaï, debout les pieds légèrement écartés, les hanches ouvertes et relaxées, le regard au loin, le corps posé ni trop ouvert, ni trop fermé. Commence alors une forme d’échauffement appelée le tenshin juso ho qui signifie littéralement « la méthode d’exercices souples pour atteindre la vérité cosmique ». Il vise non seulement à assouplir le corps, l’âme et l’esprit mais aussi à entrer en résonance avec l’univers.

Cette préparation est souvent confiée à un étudiant du niveau d’assistant, précédant celui de l’instructeur, autorisant ce dernier à se concentrer sur l’énergie globale du groupe et à établir un cadre d’harmonie propice au bon déroulement du keiko. Son rôle est de donner le gorei (la direction) au groupe, un exercice qui pourrait s’assimiler à celui d’un chef d’orchestre envers ses musiciens, à qui il insuffle la cadence, le souffle, l’esprit et la cohésion. « Donner le gorei pour un instructeur, c’est aider chaque individu du groupe à exprimer ses émotions, ses pensées ou sa philosophie pour amener tous les participants à se fondre dans un ensemble plus grand », note Aoki Sensei. Chaque keiko est, à ce titre, une œuvre d’art originale.

Instants de communion

Une fois l’échauffement terminé, l’instructeur propose un enchaînement de formes et de mouvements tout autant lié à un code de conduite qu’à son savoir-faire et à son intuition. Selon le feeling général, il peut être amené à changer totalement son programme initial s’il le juge pertinent. Pour commencer, il propose généralement des exercices puissants, tels des sauts, en position kaihotaï (forme corporelle ouverte pour libérer l’énergie) afin de permettre l’évacuation des dernières tensions, puis il offre un temps de repos en position plus yin de yokitaï (forme pour cultiver l’énergie qui rentre) qui permet d’ancrer cette relaxation.

Ensuite, il amène les participants à effectuer des mouvements de connexion à la terre et au ciel tels que les katas de tenshingoso, eiko, hikari ou taïmyo décrits précédemment. Ceux-ci se pratiquent seul, puis deux par deux en kumite ou encore en groupe. Partager l’exercice avec un partenaire amplifie considérablement sa portée et permet de tester les limites, les imperfections et les effets de la technique.

Dans un kumite où deux personnes s’offrent l’une à l’autre, dans un total abandon et une totale confiance, avec un souci d’intégrité et de vérité sans faille, naissent des instants indescriptibles. On voyage à la rencontre du meilleur de soi-même et de l’autre, dans un état de communication – voire de communion, rarement accessible dans la vie quotidienne. « En utilisant les mouvements du corps, il nous est possible de retrouver, au moins en partie, la voie d’une communication plus authentique, pratiquement disparue de nos vies, tout en préservant nos corps et nos esprits des effets nuisibles de la civilisation moderne », écrit Aoki Sensei .

Le corps à l’écoute de l’univers

Les katas et les exercices travaillés, répétés, affinés… façonnent peu à peu le corps du pratiquant, qui entre dans un état de relaxation, d’ouverture et de disponibilité tel qu’il en vient parfois à éprouver un sentiment d’unité et de fusion non seulement avec son partenaire, mais aussi avec l’ensemble des pratiquants dans le dojo, et plus largement avec le monde et l’univers.

« En nous apprenant à déplacer notre corps en accord avec les lois de la nature, le shintaïdo peut nous servir de guide dans nos relations avec le cosmos », révèle Aoki Sensei. Notre corps fait l’expérience d’un état proche de l’état d’union originelle contenu dans le principe de base du shintaïdo : ten chi hitobito ware ittaï, qui vise littéralement à réaliser l’unité entre le ciel, la terre, les autres et soi-même.

Dans cet état d’union, qu’il soit noué, usé ou rouillé, notre corps se surprend à vivre avec une intensité insoupçonnée, à réagir à la moindre sollicitation, mieux à l’anticiper dans une forme de sixième sens, à se courber, à bondir, à s’ouvrir, à s’exprimer dans la voix, à se sentir intensément vivant ! « On se sent fusionné à l’univers et au macrocosme. Notre existence microcosmique est amenée à vivre de toutes ses forces. […] L’objet de l’étude du shintaïdo est la recherche corporelle d’une intense sensation physique confirmant l’unité totale entre l’énergie vitale originelle de l’univers et notre vrai moi, entre Brahman (le grand tout autour de nous) et Atman (notre cosmos intérieur, notre vraie nature) », explique avec précision Aoki Sensei.

Parfois le passage à la « moulinette de lumière » peut être douloureux, car à l’intérieur quelque chose résiste encore – souvent matérialisé d’ailleurs par une raideur ou un nœud physique. Parfois, sans explication, le verrou saute, entraînant dans sa course l’ouverture en chaîne d’un nombre surprenant d’autres verrous ignorés. Des flots d’émotion ne sont pas rares durant la pratique – pleurs libérateurs, frissons de tout l’être, crépitements intérieurs… l’énergie passe et circule à nouveau dans le corps, procurant un intense sentiment de liberté, de fraîcheur et de vitalité retrouvées. On arrive fatigué et on repart complètement regonflé, même après avoir sauté des heures et pratiqué sans discontinuer.

Un art de vivre au quotidien

Bien sûr, la pratique du shintaïdo ne s’arrête pas aux portes du dojo, mais concerne la vie dans son entier. Le but du shintaïdo n’est pas égoïste, au sens où il ne vise pas qu’une transformation personnelle, mais aussi une transformation du monde par notre pratique individuelle. Faire de la Terre un grand dojo et de notre vie un espace de pratique permanent, tel pourrait être l’objectif de toute personne engagée sur la voie ! « Nous devons apprendre ces principes dans nos corps et les traduire en dispositions concrètes dans notre vie quotidienne. Pour nous, la tâche la plus importante est de trouver le véritable sens de notre vie. En faisant briller la lumière au centre de notre vie, nous pouvons nous renouveler et stabiliser ce centre », encourage Aoki Sensei.

Pourtant, le hiatus entre la pratique – belle, porteuse et intense – et la vie quotidienne, qui nous semble fade et truffée d’embuches, est parfois difficile à vivre. Comment atterrir après un stage particulièrement intense ? Comment conserver conscience, souplesse et présence dans nos actes quotidiens ? Comment communiquer en intégrité tout en respectant l’autre ? Comment garder le cap de notre idéal en récurant le sol avec la serpillère ou en piquant une colère… ? Et, au bout du compte, comment accompagner celui qui débute, en simplicité et en humilité?

C’est assurément une longue route pour les « guerriers de lumière » que nous sommes, et notre véritable défi réside certainement plus dans notre faculté à établir des ponts de cohérence entre les mondes qu’à briller par notre technique. Pour cela, il nous faut pratiquer avec sincérité et ardeur, car la pratique amène progressivement un changement dans notre vie et le travail sur le corps agit irrémédiablement sur l’esprit et le transforme en profondeur, dans un subtil jeu de correspondance entre la forme et le fond. « C’est en faisant des formes heureuses que l’on devient heureux… », affirme Aoki Sensei. Il entend par là que le corps, par les formes idéales qu’il exécute, parvient à agir au-delà du mental et à insuffler à notre esprit le désir d’en prendre peu à peu les plis. « Je voulais que la forme transmette exactement sa signification. […] Ce qui est reçu par le corps ne disparaîtra jamais parce que le corps lui-même a été transformé dans le processus », précise-t-il.

Chemin de transformation

Selon les paroles d’Aoki Sensei, le but du shintaïdo est de nous proposer un chemin de liberté pour devenir ce que l’on est vraiment, de retrouver la foi, de rétablir peu à peu l’harmonie en nous à l’aide de formes simples et de nous permettre « d’apprécier et de continuer à poursuivre notre quête de vérité, de Dieu, de l’amour, de la paix et de la liberté ». La pratique, qui nous amène à percevoir nos limitations et nos conditionnements, nous conduit à aborder nos vies de manière plus libre et plus neuve.

Avec le temps et l’expérience, nous pouvons entrer dans une forme de purification par la simplicité, la joie et l’espérance. Peu à peu, certaines de nos qualités en dormance s’affinent, tels la concentration, le discernement, l’intuition, la véritable communication ou l’attention à autrui – voire l’amour d’autrui. Nous retrouvons une forme de créativité naturelle, de souplesse et d’adaptabilité face aux circonstances – bonnes ou moins bonnes – de la vie, mais également, dans un autre registre, une forme de confiance et de dévotion à quelque chose qui nous dépasse, du courage, de la droiture et de la persévérance dans l’épreuve… même si certaines étapes peuvent être parfois douloureuses.

Pratiquer eiko, par exemple, mains tendues vers l’infini durant d’interminables minutes en traversant nos douleurs physiques, nos empêchements, nos limitations et toutes les tentations de renoncement, nous reliant à une force plus grande que nous, est sans conteste un outil précieux pour nous apprendre à garder le tête haute et le cœur humble et à traverser la tempête !

© pour les photographie : Christine Kristof-Lardet


[1]. La plupart de citations de cet article sont extraites de l’ouvrage Shintaïdo, un art de mouvement et d’expression de la vie, de Hiroyuki Aoki, édité en 2006, traduit de l’anglais par Bernard Ducrest et Pierre Quettier et accessible sur le site : www.shintaido-france.fr, ainsi que de Shintaïdo, un art du corps pour développer la connaissance de Hiroyuki Aoki , dont la traduction du japonais vient d’être achevée par Raphael Weil et en recherche d’éditeur (par souci de commodité de lecture nous ne citons pas à chaque fois les pages correspondantes).

[2] Maître Shigeru Egami (1912-1981), seconde son maître Funakoshi dans le karaté shotokaï au Japon.

[3] Comme en japonais plusieurs idéogrammes correspondent au son shin, celui-ci peut aussi se lire dans des sens différents, comme shin/le cœur-esprit, ou shin/la vérité, ou encore shin/le divin, permettant une compréhension multiple et progressive du mot shintaïdo.