1 avr 2017

Andrei Tarkovski: l'épiphanie du sacré

Michel Maxime Egger, le 01.04.2017

Dans la foulée du 40e anniversaire de la mort du grand cinéaste mystique Andrei Tarkovski, plusieurs ouvrages viennent de paraître, dont son Journal 1970-1986 et un ouvrage collectif (Nunc, Corlevour). L’occasion de se replonger dans une œuvre habitée par la transcendance.

« Je m'exprime par les images, et vous voulez leur donner un sens par les mots. » Sentence-couperet, terrible, qui réduit le critique à néant, avant même qu'il ait ouvert le bec. Andrei Tarkovski se méfiait des mots comme de la peste, de cette information galopante et bavarde qui transforme le monde en monstrueux salon-lavoir. Il savait trop que la vraie Parole se moque de la parole, la Vérité de la raison et des baratins idéologiques, les cycles cosmiques de l'histoire et du progrès.

Pour lui, l'essentiel était ailleurs, irrémédiablement indicible, aux confluents de l'au-delà et de l'en-deçà, du noir et blanc et de la couleur, de la réalité et de l'imaginaire. Souvenons-nous de cette séquence sublime de Stalker, où l'ingénieur et l'écrivain rivalisent de palabres philosophiques. Insensiblement, la caméra les abandonne en arrière-plan, glisse vers leur guide dans la Zone, couché dans la boue, en pleine contemplation. Le dialogue des savants n'est bientôt plus qu'une rumeur, dérisoire. Ne restent que le regard illuminé du « stalker », la solitude de l'innocent, la mélopée de l'eau, bouleversante.

Nul cinéaste n'a su mieux que l'auteur d'Andrei Roublev, rendre les éléments, les paysages, les visages, les natures mortes, aussi présents, charnels, palpables presque. Matière frémissante qui, loin de faire l'objet d'une messe de la sensation, est cependant toujours transcendée. Par la lumière, le contre-jour, le clair-obscur, la musique. Immanence, transcendance, Tarkovski est bien l'héritier de la tradition byzantine. C'est toujours du monde et de la vie, visibles, physiques, phénoménaux, que sourdent le divin, le mystère, l'infini.

A l'instar de la prière et du rituel, la poésie est l'instrument de ce surgissement du sacré. Et l'artiste n'a d'autre tâche que de travailler à l'élévation des âmes, à la révélation de l'Esprit. Comme si seuls la beauté, le silence intérieur, mais aussi le sacrifice et la honte, pouvaient sauver le monde. Discours anachronique ? Catastrophé par l'aveuglement et la décadence spirituelle de l'humanité, livrée pieds et poings liés aux mirages du matérialisme et à la barbarie techno-nucléaire, Tarkovski y croyait.

Autobiographiques, métaphoriques, fluides et polymorphes comme la vie, ses images-icônes n'étaient pas que les miroirs solitaires d'une identité complexe, les incarnations d'une mémoire erratique, hantée par la figure de la mère-terre et de la terre-mère, l'absence du père, l'horreur de la guerre. Elles étaient bien plus que cela : des sculptures dans le roc du temps, mystiques, des feux d'espérance dans la nuit, inextinguibles. Tarkovski est mort trop tôt. Il ne croyait pas au bonheur, mais à l'éternité.

Michel Maxime Egger, Construire, 14 janvier 1987