Carl Gustav Jung, inspirateur
de l’écopsychologie

Écopsychologie

On n’en en a guère parlé dans les manifestations autour du 150e anniversaire de la naissance de Carl Gustav Jung (1875-1961). Sans qu’il lui ait consacré un traité en soi, la nature occupe une place importante dans sa vie et son œuvre. Le grand psychanalyste a refusé de suivre Freud dans sa vision noire du monde naturel et sa démission face à l’omnipotence destructrice de la matière. Surtout, il a osé intégrer d’autres dimensions dans la psyché, en particulier cosmiques et spirituelles. Une approche ouverte et toujours en mouvement, libérée de la tentation rationaliste ainsi que de la vision réductrice de la nature et du soi d’une certaine tradition psychologique.

Peut-on voir en Jung, à l’instar notamment de la psychologue de Meredith Sabini [1], un précurseur de l’écopsychologie? C’est un aspect méconnu ou sous-estimé de son œuvre, mais la nature a joué un rôle très important pour lui. Dans sa vie d’abord. A l’inverse de Freud, intellectuel urbain, Jung est toujours resté sentimentalement attaché à la campagne zurichoise où il est né et où il a passé son enfance. C’est là qu’il a fait, très tôt, l’expérience de la splendeur de la nature. Dans son plus lointain souvenir, il se revoit étendu dans un landau à l’ombre d’un arbre:

C’est un beau jour d’été, chaud; le soleil est bleu. […] Je viens de me réveiller dans cette superbe beauté et je ressens un bien-être indescriptible. Je vois le soleil scintiller à travers les feuilles et les fleurs des arbres. Tout est splendide, coloré, magnifique [2].

C’est avec cet hymne à la nature qu’il commence son autobiographie, avec elle aussi qu’il la termine:

Ainsi l’âge avancé est… une limitation, un rétrécissement. Et pourtant, il est tant de choses qui m’emplissent: les plantes, les animaux, les nuages, le jour et la nuit, et l’éternel dans l’homme [3].

Amoureux de la nature

L’éternel… Cette grandeur du cosmos prend très tôt une dimension spirituelle, ainsi que cela ressort d’une excursion au mont Rigi avec son père, alors qu’il a quatorze ans:

Le bonheur me rendait muet! Enorme montagne, si haute que je n’en avais jamais vu de semblable auparavant. Enfin, je me trouvai au sommet dans un air nouveau, léger, inconnu, dans une immensité inimaginable: «Oui, me disais-je, c’est le monde, mon monde, le vrai monde, le mystère, où il n’y a pas de maîtres, pas d’écoles, pas de questions sans réponses, où l’on est, sans rien demander.» […] C’était solennel! Il fallait être poli, silencieux, on était dans le monde de Dieu. Ici on le touchait réellement! Ce cadeau fut le meilleur et le plus précieux que mon père me fit jamais [4].

La montagne le fascine, mais aussi les grands lacs. La contemplation des étincelles dansantes de la lumière sur l’eau, des rides formées par les vagues, de l’étendue vers un «lointain infini» lui procurent «un plaisir indescriptible, une merveille sans pareille» [5]. Très vite, il est convaincu qu’il ne pourra vivre qu’au voisinage d’un lac, ce qu’il mettra en pratique. Pour lui, fils de pasteur, cette magnificence est l’expression de Dieu lui-même:

Il ne m’entrait pas dans la tête que la ressemblance avec Dieu ne dût concerner que l’homme. Plus encore, il me semblait que les hautes montagnes, les rivières, les lacs, les beaux arbres, les fleurs et les animaux traduisaient bien mieux l’essence divine que les hommes avec leurs habits ridicules, leur vulgarité, leur sottise, leur vanité, leur esprit de mensonge, leur insupportable égocentrisme [6].

La nature, qu’il va opposer au monde urbain, est «le vaste monde de Dieu, rempli d’un sens mystérieux», dont les hommes ne savent rien ou dont ils ont perdu le sens. Il célèbre en particulier les arbres qui lui semble «traduire immédiatement le sens incompréhensible de la vie. C’est pourquoi la forêt est l’endroit où l’on ressent le sens le plus profond et l’activité la plus frémissante de la nature.

Vision ambivalente

Ailleurs cependant, il précise – en réfutant tout sentimentalisme – ce qu’il entend par «monde de Dieu». Il y met tout ce qui lui apparaît comme «surhumain»: «la lumière aveuglante, les ténèbres des abîmes, la froide apathie de l’infini du temps et de l’espace et le caractère grotesque effrayant du monde irrationnel du hasard». Jung n’a pas une vision idéalisée de la nature. Celle-ci n’est «pas seulement harmonieuse, elle est aussi épouvantablement contrastée et chaotique» [7]. Elle a aussi sa face sombre, «cruelle», «scélérate», «chtonienne», «aveugle», «tragique», avec ses «renards galeux, ses oiseaux morts de faim, ses vers de terre torturés à mort par des fourmis, ses insectes qui se déchirent morceau par morceau». Non, dit-il, «tout n’est pas pour le mieux dans les fondements de l’univers» [8].

Jung n’a pas une vision idéalisée de la nature.

Enfant, Jung joue beaucoup dans la nature. Entre 7 et 9 ans, il aime en particulier allumer des feux auxquels il donne une dimension sacrée. Il adore également passer des heures sur un rocher au bas du jardin familial. Il entretient avec lui de «mystérieux rapports» [9], au point où il ne sait plus s’il est la pierre ou celui qui est assis sur elle. Cette proximité avec les éléments ne le quittera jamais. Elle est l’expression de l’«autre» en lui, son second moi, dont il prend conscience très tôt:

Vieux, sceptique, méfiant et loin du monde, mais en contact avec la nature, face à la terre, au soleil, à la lune, aux intempéries, aux créatures vivantes et surtout à la nuit, aux rêves, à tout ce que “Dieu” pouvait évoquer immédiatement en moi [10].

C’est la part en lui de l’homme archaïque, de l’esprit de la nature dont la face nocturne et païenne de sa mère – «étrange animal, prêtresse dans l’antre d’un ours, archaïque» [11] aux antipodes de la foi chrétienne qu’elle affiche – lui semble l’incarnation. Son sentiment primitif d’apparentement profond avec les créatures non humaines – en particulier les animaux à sang chaud – le conduiront à ressentir un profond dégoût pour les séances de vivisection pendant ses études de médecine.

Communion avec le vivant

Gentleman farmer, Jung prendra toujours «un grand plaisir à récolter ses pommes de terre» [12]. A 48 ans, il commence à construire de ses mains une tour de pierre à Bolligen, au bord du lac de Zurich. Ce sera son lieu de retraite où, sans eau courante ni électricité, plongé dans le silence, il vivra une «harmonie modeste avec la nature», à l’image des petits personnages dans les paysages grandioses de la peinture chinoise. Cet ermitage représente plusieurs choses. Il est l’expression de sa «fidélité à son amour de la nature», une réponse à «l’appel du sauvage» et la quête d’un retour à l’essentiel, à travers des activités comme couper le bois et cuisiner: «Ces travaux simples rendent l’homme simple et il est bien difficile d’être simple» [13].

C’est en Afrique, aux confins du Kenya et de l’Ouganda, loin de l’Europe – «mère de tous les démons» – qu’il fait l’expérience de la valeur cosmique de la conscience et de la plénitude d’être en communion avec la nature : «Mes forces psychiques libérées plongeaient à nouveau, avec félicité, dans l’immensité du monde originel» [14]. Il retrouve cette unité quasi ontologique avec la nature à Bolligen:

Par moments, je suis comme répandu dans le paysage et dans les choses et je vis moi-même dans chaque arbre, dans le clapotis des vagues, dans les nuages, dans les animaux qui vont et viennent et dans les objets [15].

Soi écologique

Clé dans la vie de Jung, la nature joue également un rôle crucial dans son œuvre. «Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le second homme, lui, vient du ciel» (1 Co 15, 47). Ce n’est pas un hasard si cette citation de la première épître aux Corinthiens figure en épitaphe latine sur sa tombe. Elle résume d’une certaine manière sa vision de l’être humain qui, pour s’accomplir, doit intégrer l’extérieure et l’intérieur, le visible et l’invisible, le moderne et l’archaïque, le conscient et l’inconscient. Nous avons en cela «besoin d’être reliés à la nature» pour réaliser notre vocation la plus élevée: «Je suis fermement convaincu que l’existence humaine doit être enracinée dans la terre […] Tôt ou tard, l’homme devra revenir à la terre, au sol d’où il vient [16].»

Jung esquisse à sa manière l’idée d’un «soi écologique» qui sera développé par l’écologie profonde et reprise par les écopsychologues:

Mon être n’est pas confiné à mon corps. Il s’étend à toutes les choses que j’ai faites, à tout ce qui m’entoure. Sans cela, je ne serais pas moi-même; je ne serais pas un être humain, mais seulement un singe humain, un primat [17].

La vie est une unité, un continuum vivant, une toile où tous les êtres vivent les uns par les autres comme les cellules dans nos corps. L’être humain ne peut exister sans les animaux et les plantes.

L’esprit de la matière

La nature est pour Jung une source de sagesse. A un collègue égaré dans la haute métaphysique de la philosophie indienne, il conseille d’aller se promener dans une forêt: «Parfois un arbre vous en dit plus que ce que vous pouvez lire dans les livres» [18]. Jung ne parle pas tant de sauvegarder ou guérir la nature, mais de nous laisser toucher et soigner par elle. Car la nature est bienfaisante pour l’âme. Elle en constitue «le sol nourricier», une source de régénérescence:

Les sauvages ne sont pas sales. Il n’y a que nous pour être sales. Dès que nous touchons la nature, nous devenons propres. […] Ceux qui ont été salis, par excès de civilisation, éprouvent le besoin d’aller se promener en forêt ou d’aller se baigner dans la mer [19].

Pourquoi? Parce que, estime Jung, la terre a une âme, un esprit et une beauté qui lui sont propres:

Je me rappelle par exemple avoir ressenti, lors d’un tremblement de terre en Suisse, que la terre vivait, qu’elle était un animal. Je reconnus aussitôt l’antique croyance japonaise selon laquelle une énorme salamandre est couchée dans la terre et des séismes adviennent lorsqu’elle se retourne dans son sommeil [20].

La matière – extérieure et visible – n’est pas que matérielle. Elle est aussi esprit, source de l’esprit au même titre que la conscience rationnelle humaine. Elle revêt une dimension intérieure, psychique, numineuse qui la rend aussi «inscrutable que l’esprit» et fait qu’elle ne peut être que partiellement comprise, notamment à travers des symboles. Sans l’esprit invisible qui la meut de l’intérieur, elle serait «morte et vide». La matière est la manifestation concrète de la psyché qui en est la qualité intérieure : «On ne sait pas s’il s’agit de notre psyché ou de la psyché de l’univers, mais en touchant la terre on ne peut éviter l’esprit» [21]. Il n’est donc pas exact d’affirmer, comme on l’entend parfois, que l’inconscient collectif de Jung ne s’étend pas jusqu’au monde naturel.

Strates archaïques de la psyché

Pour Jung, précision importante, la psyché ne se réduit pas à la conscience et à ses contenus, à ce que nous savons de nous-mêmes. Dans ses profondeurs, elle inclut l’inconscient. D’où la notion de Soi pour désigner la personne dans sa totalité, formée du moi conscient (ego) et de l’inconscient. «Le Soi est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part» [22]. Du coup, personne ne peut dire où commence et où finit l’être humain.

Jung, à partir d’un rêve, a comparé la psyché à une maison dont les étages reflètent la phylogenèse de l’espèce humaine. Dans la partie supérieure et visible se trouve la conscience, dans les fondations invisibles et cachées l’inconscient. Celui-ci n’est pas, comme chez Freud, que personnel, le réservoir de tout ce que l’individu a refoulé, en particulier ses pulsions sexuelles et agressives. Il constitue une réalité vivante en soi, autonome. Surtout, commun à l’humanité et à son histoire, il a une  qualité universelle, collective et même cosmique. A l’instar de notre corps, notre âme est aussi un produit de l’évolution qui, si l’on remonte vers ses origines, affiche toujours d’innombrables archaïsmes. Ces vestiges d’étapes évolutionnaires antérieures, qui remontent à l’âge reptilien, sont directement liés à la nature, qui est «vie créative»:

L’inconscient collectif est l’aspect préconscient des choses au plan « animal » ou instinctif de la psyché. Tout ce qui est établi ou manifesté par la psyché est une expression de la nature des choses, dont l’homme est part [23].

Autrement dit, il y a en nous, dans les profondeurs historiques et les couches les plus profondes de notre psyché, un «être archaïque», naturel, primordial, originel dont nous devons tenir compte. Formé à travers les millions d’années de notre histoire évolutionnaire, il constitue le fondement phylogénétique de notre espèce. Nous pouvons y accéder notamment par les rêves, interprétables à travers les trésors de sagesse que sont les mythes et symboles de toutes les civilisations humaines. Les archétypes universels qui s’y expriment ne sont pas que culturels, mais tissés de nature. Ils sont à la fois psychiques et physiques. Ils peuvent prendre des formes non humaines, tirées du monde animal et végétal.

Il y a en nous un «être archaïque», naturel, primordial, originel dont nous devons tenir compte.

On peut donc dire, en ce sens, que dans certaines parties de son œuvre Jung a reconnu l’existence d’une psyché dans les phénomènes du monde, qui interagit directement avec l’expérience humaine intérieure, ainsi que le montrent les coïncidences signifiantes qui peuvent survenir entre des événements intérieurs et extérieurs (synchronicité).

Nous touchons là à une autre dimension essentielle de la relation à la nature pour l’être humain. La terre est aussi ce qui nous permet de renouer avec la nature en nous, avec nos instincts, les dimensions les plus archaïques de notre être, et de leur redonner vie: «Nous persistons à oublier que nous sommes des primates et qu’il nous faut tenir compte de ces couches primitives de notre psyché» [24]. L’individuation – par laquelle un être humain réalise le Soi, devient une «unité autonome et indivisible, une totalité» [25] – est un «processus naturel» qui suppose l’intégration de toutes les strates de la psyché.

Déconnexions intérieures et extérieures

Le problème, c’est que l’être humain occidental – à l’inverse par exemple des peuples mexicains et africains et des cultures tribales que Jung découvre lors de ses voyages – s’est à la fois déconnecté de la nature extérieure et de la nature en lui. D’un côté, «animal exilé sur le grain minuscule d’une planète de la voie lactée», il «se sent isolé dans le cosmos. Il n’est plus engagé dans la nature et a perdu sa participation émotionnelle aux événements naturels, qui avaient jusqu’ici une signification symbolique pour lui» [26]. Or, en oubliant qu’il est part de la nature, l’être humain aura tendance à agir «contre» les formes non humaines de la vie, avec d’autant plus de force qu’il est otage des machines et de la technique.

De l’autre, avec la «rationalisation exagérée de la conscience pour contrôler la nature», l’être humain s’est également «arraché à son histoire naturelle». Il a coupé sa conscience de ses fondations naturelles, reléguées dans l’inconscient. A force de se projeter vers l’extérieur et de focaliser ses énergies sur le développement matériel, il a négligé son être intérieur. Il a perdu le contact avec l’être archaïque en lui, rompu le lien avec l’inconscient. Du coup, il s’est retrouvé «transplanté dans un présent limité»:

Cette limitation crée le sentiment que l’être humain est une créature aléatoire, sans signification. Ce sentiment l’empêche de vivre sa vie avec l’intensité requise pour en jouir en plénitude. La vie devient rassie et non plus l’expression d’une complétude. […] Les gens vivent comme s’ils marchaient dans des souliers trop petits pour eux. Il leur manque la qualité d’éternité qui caractérise de la vie de l’homme primitif. Enclos dans des murs rationalistes, nous sommes coupés de l’éternité de la nature [28].

Effets pervers du rationalisme

Cette déconnexion est le fruit de toute une évolution civilisatrice que Jung dénonce. Elle vient en particulier d’une surestimation – propre à la modernité occidentale – de l’intellect rationnel et de la conscience: «La surévaluation de l’esprit conscient conduit à vivre à partir de l’ego» [29], lequel est ce qui nous empêche de vivre en conformité avec la vérité profonde de notre être. Jung ne rejette pas la conscience rationnelle en bloc, car elle constitue un aboutissement important du développement de l’esprit humain à travers l’histoire de l’évolution. Il en montre cependant les limites et plusieurs travers, qui peuvent la transformer en notre pire ennemie quand elle n’est développée que sur un plan horizontal et utilisée contre la nature. Il stigmatise l’orgueil prométhéen de l’être humain dans sa volonté de conquête de la nature par la technoscience, la fascination pour la vitesse et les machines de tous ordres, la «soumission à la tyrannie des mots», une forme de dédain pour l’«irrationnel» et la mystique, une incapacité à répondre aux symboles et idées numineux, une perte des valeurs spirituelles.

Le christianisme a détruit «le sens affectif profond de la Terre Mère».

La relation de l’être humain à la nature varie en fonction de la forme qu’une culture a donnée à sa psyché. En 1923 à Polzeath, l’un de ses premiers séminaires, Jung identifie les quatre parties de la psyché qui ont subi les plus graves répressions chez les peuples civilisés: la nature, les animaux, l’imagination créatrice et la dimension primitive de l’être humain identifiée à tort à l’instinct et à la sexualité.

Ainsi, la modernité occidentale a désenchanté la nature et vidé la matière de l’esprit. Deux facteurs ont contribué à cette dépréciation. D’abord, le christianisme a détruit «le sens affectif profond de la Terre Mère» [30], lutté contre les esprits qui habitent et animent la nature, considéré «la joie naturelle que l’on ressent dans la nature» [31] comme une tentation démoniaque. Ensuite, la science a «déspiritualisé la nature par sa soi-disant connaissance objective de la matière». En la réduisant à ses propriétés physiques pour mieux la dominer, elle en a fait « concept purement sec, inhumain et purement intellectuel, qui n’a aucun sens psychique pour nous» [32]. Elle a «réduit comme jamais auparavant l’identité mystique de l’homme avec la nature» [33].

En proie au «démons»

Le problème, dit Jung, c’est que «l’homme moderne ne comprend pas à quel point son “rationalisme” […] l’a mis à la merci du monde psychique souterrain» [34]. En chassant les esprits et les «démons» hors de la nature, nous les avons fait entrer en nous. En nous appropriant les puissances de la nature sans en respecter les limites, nous les avons laissé prendre possession de notre psyché où ils règnent inconsciemment, souvent pour le plus grand péril de l’espèce humaine et de la nature. Les dieux, esprit et autres «démons» n’ont pas disparu, ils ont juste pris d’autres noms : argent, consommation, armes, génie génétique… Ils engendrent d’autant plus de troubles individuels et collectifs, en particulier écologiques, qu’ils échappent au contrôle de l’être humain.

Jung, qui a traversé les deux guerres mondiales du xxe siècle, sait de quoi il parle. Il rappelle à juste titre qu’il n’y a pas de bombe atomique dans la nature. Si l’Occidental a acquis un savoir scientifique impressionnant sur la nature, il ne connaît le plus souvent pas grand-chose de sa propre nature, des pouvoirs de la nature et de l’action des «démons» dans les tréfonds de son être et de son inconscient. «Malgré notre fière domination de la nature, nous sommes encore plus que jamais ses victimes, car n’avons pas appris à contrôler notre propre nature qui lentement et inévitablement conduit au désastre.» [35] Et d’ajouter:

Ce qui manque à l’homme occidental, c’est la conscience de son infériorité vis-à-vis de la nature autour de lui et en lui. Ce qu’il devrait apprendre, c’est qu’il ne peut pas ce qu’il veut. S’il n’apprend pas cela, sa propre nature le détruira. Il ne connaît pas son âme qui se révolte contre lui de façon suicidaire [36].

Besoin d’un retour à la nature

La séparation de l’être humain avec la nature – extérieure et intérieure, les deux ne faisant qu’un – est allée trop loin. Elle a pris des formes pathologiques qui s’expriment notamment dans la course au matérialisme, les guerres et la destruction de la planète. Il convient donc de sortir de cette dissociation, en replaçant la «maison» de notre être sur ses fondations phylogénétiques:

Nous pensons pouvoir résoudre les problèmes d’une manière quasi rationaliste, par des tentatives et efforts de la conscience, […] mais nous oublions que nous devrions en tout premier lieu établir une connexion entre les régions élevées et basses de notre psyché [37].

L’homme occidental doit effectuer un retour. Non à la nature à la manière de Rousseau, mais à sa propre nature. C’est le conseil que Jung donne en 1958 à des jeunes étudiants de l’Institut C.G. Jung à Zurich:

Couchez-vous. Pensez à votre problème. Observez vos rêves. Peut-être le Grand Homme, l’homme vieux de deux millions d’années parlera. Il n’y a que dans un cul-de-sac que l’on entend sa voix [38].

Or, plus que jamais le monde, l’humanité se trouvent dans un cul-de-sac. Cette situation d’impasse définit précisément le rôle de la psychanalys: corriger les déséquilibres de la raison et de la civilisation en les reconnectant à quelque chose de non raisonnable et non domestiqué, en retrouvant cette part de nous-mêmes par laquelle nous avons perdu la connexion entre les humains et les non humains:

Le psychanalyste qui approche ses patients non seulement comme des spécimens médicaux, mais aussi comme des êtres humains, doit pouvoir amener ces nombreux infirmes culturels, engendrés par une façon de penser unilatérale, à se rapprocher de la nature, à être plus naturels, comme la nature les veut et comme ils affrontaient la vie il y a des milliers d’années [39].

Pour cela, il convient d’ouvrir des brèches dans le mur du rationalisme pour extraire les images et archétypes – parts de la nature en nous – que celui-ci a rejetées. La vocation de la psychanalyse est d’enrichir le niveau de conscience que nous avons atteint par la connaissance des fondements de la psyché humaine, à travers l’interprétation des rêves et la sagesse des archétypes qui expriment la nature en nous.

Quête d’un équlibre

Pour Jung, il ne s’agit donc pas, en retrouvant la connexion avec la nature, de régresser dans une forme d’inconscience, de fuir la civilisation comme dans une drogue, de s’oublier soi-même et de laisser libre cours aux instincts et énergies naturels. La nature, en effet, n’est pas que positive:

La nature est un guide incomparable si l’on sait comment la suivre. Elle est comme l’aiguille du compas qui pointe vers le Nord. Elle n’est pleinement utile cependant que lorsqu’on a un bateau fait de main d’homme et que l’on sait comment naviguer. […] Si vous suivez le fleuve, vous finirez sans doute par arriver à la mer. Mais si vous lui obéissez de manière littérale, vous risquez de vous retrouver soudain dans une gorge infranchissable et vous vous plaindrez d’avoir été mal guidé [40].

L’individuation a pour but de réaliser le Soi, c’est-à-dire l’être total, en plénitude, dans une réunification entre le moi conscient et l’inconscient, le rationnel et l’instinct. Elle vise à accomplir «le mariage de la psyché humaine avec la Grande Mère, qui constitue le meilleur antidote à l’extraversion déracinée» [41]. La clé ici est l’équilibre: «Trop d’animalité défigure l’homme civilisé, trop de civilisation crée des animaux malades» [42]. Une fusion avec la Terre mère nous enchaîne et nous fait perdre la «souplesse désirable»; à l’inverse, l’oubli du fond maternel et terrestre de notre être fait que nous manquons de racines.

Un tel équilibre suppose de lier le retour au naturel à un travail d’interprétation. L’analyse n’est pas «l’art de laisser sortir l’inconscient comme on ouvre les cages d’un zoo» [43]. En rester là serait en effet «irresponsable et stupide». L’essentiel, précise Jung, consiste «à savoir que faire des contenus qui ont émergé de l’inconscient», dans un «long débat avec le Grand Homme» [44]. Loin des conventions de la moralité, l’éthique n’est autre que le lieu de ce débat:

«La voie est ineffable. On ne peut, on ne doit pas la trahir; elle est semblable à la voie du zen, et elle est comme le fil du rasoir et ondule comme un serpent. Il faut de la foi, du courage, une honnêteté et une patience sans fin [45].

Points de vue critiques

Si Jung peut être considéré comme l’un des inspirateurs de l’écopsychologie, d’autres cependant relativisent son apport. C’est par exemple le cas de Nick Totton, qui relève une ambivalence foncière dans les positions de Jung. Ce dernier ne parviendrait pas vraiment à sortir des dualismes qu’il critique. Il ne serait pas capable de «voir au-delà des dichotomies “primitif/civilisé” et “nature/culture” qui imprègnent son œuvre. Bien qu’il soit profondément attiré par l’autre qu’humain et l’autre que rationnel et qu’il les valorise, cette attraction semble toujours mâtinée de méfiance, habitée par la peur d’un effondrement des valeurs “civilisées”» [46].

Ces tensions apparaissent en particulier dans les descriptions de ses voyages en Afrique et dans son essai intitulé L’homme archaïque. Tout en défendant le mode de penser non rationnel et acausal des peuples premiers, il ne se départirait pas d’une certaine «supériorité condescendante» ni d’une vision coloniale classique de l’inconscient et des peuples indigènes qualifiés de «simples» et «infantiles». Pour preuves, des affirmations de ce genre: «Les différentes strates de l’esprit correspondent à l’histoire des races» et, «bien que dans l’inconscient collectif, vous [le lecteur blanc] êtes le même que l’homme d’une autre race […] celui-ci a sûrement toute une couche en moins que vous» [47].

Avec le temps, Jung aurait de plus en plus transcendé le plan physique et matériel pour se concentrer sur la sagesse humaine contenue dans l’inconscient collectif.

Autrement dit, il manquerait aux «nègres» et non-blancs – identifiés aux aspects sauvages et archaïques de la psyché – la couche de la conscience civilisée. En route du Kenya vers le Soudan, Jung raconte une «scène sauvage» autour d’un feu, où une soixantaine de «nègres» armés de lances, de massues et d’épées, dansent, chantent et crient jusqu’à entrer en transe: «Ils ne formaient plus qu’une horde sauvage et je commençais à redouter la manière dont cela allait se terminer.» Il leur demande d’arrêter et, devant leur désobéissance, «d’un air menaçant, mais en riant», il brandit son fouet de rhinocéros et hurle en suisse allemand que l’heure est venue d’aller se coucher [48]. On voit là la peur de Jung face à la «sauvagerie» de ces peuples assimilés de manière fantasmatique aux instincts animaux de l’homme.

De son côté, Theodore Roszak [49] – auteur du concept d’«inconscient écologique» – regrette que «les tentatives théoriques ambitieuses de relier la psyché et la nature physique» se soient amenuisées avec l’âge, jusqu’à quasiment disparaître dans l’œuvre de la maturité. Avec le temps, Jung aurait de plus en plus transcendé le plan physique et matériel pour se concentrer sur la sagesse humaine contenue dans l’inconscient collectif, sur les archétypes pan-humains liés aux productions culturelles, artistiques et religieuses, en oblitérant ceux – animaux et végétaux – qu’il avait inclus au début. Ce repli serait, selon Roszak, la manifestation de deux caractéristiques. D’une part, une forme d’aversion platonico-gnostique pour la matière physique; d’autre part, la volonté de donner aux besoins religieux et spirituels de l’humain la place qui leur revient pour contrer le paradigme matérialiste et réductionniste prévalent dans les sciences.

Du coup, les psychanalystes jungiens qui lui ont succédé se seraient centrés quasi exclusivement sur la psyché humaine (personnelle et collective): relations animus/anima, ombres, individuation, etc. En se distançant du «réductionnisme biomédical» de Freud, en mettant l’accent sur une psyché indépendante du corps et de la sexualité, Jung aurait finalement entretenu cela même dont l’être humain devrait se guérir: la dichotomie entre la psyché et la nature.

Débat ouvert

Le débat est ouvert. Les spécialistes débattront de la pertinence de ces critiques qui sont, de facto, contredites par nombre de textes qui accréditent le rôle précurseur de Jung pour l’écopsychologie. Son œuvre est immense. Elle est par certains côtés inévitablement marquée par son époque et sa culture. Surtout, concernant les relations entre la psyché et la nature, elle ne comprend pas un traité systématique, mais un ensemble épars de réflexions qui, réunies comme dans l’anthologie de Sabini, constituent un ensemble très signifiant.

Les écrits de Jung n’obéissent pas à un programme, mais témoignent d’un esprit en mouvement, désireux d’aller toujours plus loin et plus profond, d’explorer de nouveaux champs de la psyché. Ils recèlent en cela des éléments qui, ainsi que le souligne le psychothérapeute Andy Fischer dans le sillage de Sabini, font que «les écopsychologues ne partent en aucun cas de rien» [50]. Sans la notion jungienne d’inconscient collectif, Roszak n’aurait sans doute pas inventé celle d’inconscient écologique, qu’il ne développe guère d’ailleurs. Ainsi que le montre bien Aurélie Choné [51], l’œuvre de Jung fournit donc un certain nombre d’intuitions fondamentales sur les fondations naturelles de la psyché humaine, capables de nourrir les quêtes de l’écopsychologie pour une réconciliation entre l’être humain et le cosmos, plus que jamais nécessaires en ces temps d’écocide.

Notes

[1] Meredith Sabini a réalisé une remarquable anthologie des écrits de Jung sur la nature : The Earth has a Soul. The Nature Writings of C. G. Jung, Berkeley, North Atlkantic Books, 2002.

[2] Carl Gustav Jung, « Ma vie ». Souvenirs, rêves et pensées, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973, p. 29.

[3] Idem, p. 564.

[4] Idem, pp. 134-35.

[5] Idem, pp. 30-31.

[6] Idem, p. 86.

[7] Idem, p. 366.

[8] Idem, p. 122.

[9] Idem, pp. 49-50.

[10] Idem, p. 85.

[11] Idem, p. 94.

[12] C. G. Jung parle, Paris, Editions Buchet/Chastel, 1985, p. 161.

[13] Carl Gustav Jung, « Ma vie ». Souvenirs, rêves et pensées, p. 361.

[14] Idem, p. 418.

[15] Idem, p. 361.

[16] C. G. Jung parle, pp. 161, 163 et 364.

[17] Idem, p. 162.

[18] Carl Gustav Jung, Letters I, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 479.

[19] Carl Gustav Jung, L’analyse des rêves, T. 1, Paris, Albin Michel, 2005, p. 207.

[20] C. G. Jung parle, p. 75.

[21] Carl Gustav Jung, Interpretation of Visions, Princeton, Princeton University Press, 1997, p. 459.

[22] Idem, p. 313.

[23] Carl Gustav Jung, Letters II, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 540.

[24] C. G. Jung parle, p. 282.

[25] Carl Gustav Jung, « Ma vie ». Souvenirs, rêves et pensées, p. 630.

[26] Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, p. 95.

[27] Carl Gustav Jung, Problèmes de l’âme moderne, p. 127.

[28] Citation tirée des œuvres complètes in Meredith Sabini, The Earth has a Soul. The Nature Writings of C. G. Jung, p. 199.

[29] Idem, p. 76.

[30] Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, p. 95.

[31] Carl Gustav Jung, Interpretation of Visions, p. 582.

[32] Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, p. 95.

[33] Carl Gustav Jung, Les Racines de la conscience, Paris, Buchet/Chastel, 1971, p. 264.

[34] Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, p. 94.

[35] Citation tirée des œuvres complètes in Meredith Sabini, The Earth has a Soul. The Nature Writings of C. G. Jung, p. 122.

[36] Carl Gustav Jung, Psychologie et orientalisme, Paris, Albin Michel, 1985, p. 190.

[37] Carl Gustav Jung, Letters I, p. 96.

[38] C. G. Jung parle, p. 281.

[39] Idem, p. 45.

[40] Carl Gustav Jung, Letters I, p. 283.

[41] Carl Gustav Jung, Letters II, p. 320.

[42] Carl Gustav Jung, La psychologie de l’inconscient, Genève, Georg, 1993, p. 61.

[43] C. G. Jung parle, p. 282.

[44] Ibid.

[45] Ibid.

[46] Nick Totton, Wild Therapy, Ross-on-Wye, PCCS Books, 2011, p. 18

[47] Idem, p. 15

[48] Carl Gustav Jung, « Ma vie ». Souvenirs, rêves et pensées, p. 129

[49] Theodore Roszak, The Voice of the Earth, Grand Rapids, Phanes Press, 2001 [1992].

[50] Andy Fisher, Radical Ecopsychology, Albany, SUNY Press, 2012, p. 4.

[51] Aurélie Choné, Jung et la nature, Genève, Labor et Fides, 2025.

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