En octobre 2020, un groupe d’activistes a transformé la colline boisée du Mormont en première zone à défendre (ZAD) de Suisse romande. Une résistance à l’extension de la carrière de la multinationale du ciment Holcim. Au nom du vivant et d’une autre manière d’habiter la Terre. Dans le respect de la valeur intrinsèque de toute forme de vie. Nora Rupp a documenté cette occupation de 165 jours, jusqu’à son démantèlement par la police fin mars 2021. Il en a résulté une exposition et un livre passionnants: La joie résistera. Par la qualité de son regard, la photographe transforme le document en symbole, la poésie en politique, l’image en espace de dialogue entre plusieurs mondes.
La forme de l’ouvrage, qui rappelle les fanzines et se veut en cohérence avec l’esprit des zadistes, est emblématique. La couverture aussi: un visage jeune peinturluré, enturbanné et voilé – anonymat oblige face aux forces de police – dont le regard nous aimante par sa clarté et sa détermination comme une puissante interpellation. En haut, le titre en grandes lettres capitales – La joie résistera – répété en bas en anglais pour signifier et encourager le rayonnement international du mouvement. Au milieu, le nom de la photographe en petites basses casses. Une manière de s’effacer face à une cause dont elle n’est qu’un témoin engagé, mais aussi – par la position centrale – de signifier qu’il s’agit de son regard, personnel et subjectif.
Envoyée par un journal zurichois pour couvrir l’occupation, Nora Rupp s’est prise de passion pour son sujet et a fini par être bien acceptée par les zadistes. Elle a fait sienne leur cause. Elle a plongé au cœur de l’occupation non seulement avec son appareil, mais avec son cœur, au point d’en être profondément transformée. De cette immersion au fil des saisons – entre neige et soleil, nuit et jour – elle a tiré un ensemble remarquable de photographies qui transpirent son engagement. Cadrées de près ou de loin, captées sur le vif ou composées comme des tableaux, elles déclinent les multiples dimensions et composantes de l’action:
Les portraits de militant·e·x·s dont les masques et déguisements ne servent pas seulement de protection face à la police, mais expriment la fantaisie créative du mouvement, le dépassement des identités de genre et l’inscription de l’individu dans le collectif. Les peintures, comme la nudité des corps, créent des liens avec les peuples premiers.
La dénonciation – slogans à l’appui – de la destruction d’un riche écosystème par Holcim et du système capitaliste dont elle est l’expression.
L’intersectionnalité des luttes contre les système de domination qui unissent écologie, (éco)féminisme et refus de toutes les formes de discrimination.
La vie communautaire au quotidien avec les repas, les fêtes, la musique, les danses, les discussions, l’érection de barricades et la protection des arbres.
L’habitat précaire avec des cabanes de fortune à base de matériaux de récupération. Sur terre et dans les arbres. Menacés par la multinationale, ces derniers sont l’antithèse du béton, comme le vert s’oppose au paysage réduit en poussière par les pelles mécaniques.
La violence policière à travers la prise d’assaut de la colline, les gaz lacrymogènes, les blindés, les tronçonneuses et les expulsions musclées.
La répression par le système judiciaire dont l’absurde se manifeste à travers 93 inculpations, des procès et amendes infligées aux activistes pour avoir voulu habiter dans les arbres, cohabiter avec la nature, espérer, informer, soutenir une écologie radicale, pleurer pour la Terre et oser rêver d’autres possibles.
Mais ce que les photographies de Nora Rupp évoquent avec force par leur lumière et le choix des motifs, c’est l’esprit du mouvement, bien exprimé par le titre de l’exposition et de l’ouvrage éponyme. Une façon d’embrasser le «non» impératif à l’écocide, l’injustice et la mort par un grand «oui» essentiel à l’amour du vivant, la justice et la vie.
Beaucoup de luttes pour un monde meilleur, au risque de s’épuiser dans un militantisme sacrificiel, sont nourries par des «passions tristes» comme la peur, la haine et le ressentiment. Le travail de Nora Rupp nous rappelle l’enjeu capital de donner place à l’énergie – non seulement renouvelable, mais inépuisable – de la joie au cœur des mouvements collectifs. Comme le disait le philosophe Patrick Viveret, «mettre la joie de vivre au cœur du processus de résistance, de transformation, de vision humaine, c’est un changement total de posture dans la façon de construire des alternatives.»
Nora Rupp, La joie résistera, Bienne, Editions Haus am Gern, 2026, 179 p., 44 CHF.
Exposition à la Ferme des Tilleuls, Rue de Lausanne 52, 1020 Renens (Suisse), jusqu'au 6 décembre 2026. Visites guidées avec la Nora Rupp.
A l’heure où l’on commémore les deux ans de la mort tragique de Mahsa Amini en Iran, il est temps de (re)lire le roman graphique Femme, Vie, Liberté (Editions L’Iconoclaste, 2023). Un ensemble remarquable de textes et de bandes dessinées, qui – avec humour, engagement critique et recul historique – permet de comprendre les tenants et aboutissants du premier mouvement féministe d’envergure en Iran et dans le monde musulman, mené au premier chef par les femmes et suivi par des jeunes et aussi des hommes. Une ode à la libération.
A l’occasion du 80ᵉ anniversaire de l’ouverture du camp d’Auschwitz-Birkenau en janvier 1945, une BD adapte une série de reportages réalisés en 1995 et couronnés par le prix Albert Londres. L’album traduit avec force, finesse et profondeur les témoignages recueillis par la journaliste du Monde Annick Cojean. Une œuvre puissante et nécessaire qui nous dit l’importance capitale du travail de mémoire et de transmission. L’inquiétant et pitoyable spectacle du monde actuel nous rappelle au devoir de vigilance. Il est plus que jamais nécessaire de se souvenir que la barbarie fait partie de l’humanité et peut – comme aujourd’hui – se manifester à tout moment.
À l’heure du look hyperréaliste publicitaire, du naturalisme télévisuel, fade et sans surprise, le chef opérateur Henri Alekan (1909-2001) fait figure de rescapé. Le dernier Mohican d’une époque révolue du cinéma, artisanale, où la beauté du réel était inséparable de la poésie de l’imaginaire. Il a consigné en 1984 sa vaste expérience et ses réflexions dans un livre somptueux, Des lumières et des ombres, qui vient d’être réédité aux éditions du Collectionneur.
«Le Virgile de l’initiation à l’écologie chrétienne.» C’est ainsi que l’écrivain Falk van Gaver définit Jean Bastaire. A l’occasion des dix ans de sa naissance au ciel, un livre lui rend hommage et expose les points clés de sa pensée, de son espérance et de son engagement. Une contribution bienvenue pour promouvoir une figure majeure et insuffisamment (re)connue, qui appelait à une «insurrection pascale» des consciences au service du Vivant.
«Pour qui prête l’oreille, laisse traîner son regard, affûte sa propre sensibilité envers ces êtres du vivant qui agissent, parlent, imaginent et font imaginer», de nouvelles voix et de nouvelles manières d’évoquer les écosystèmes surgissent en Occident.» Plus particulièrement en Suisse romande, «terreau plutôt favorable aux motifs écospirituels». C’est ce que montre Alexandre Grandjean, chercheur à l’Institut de sciences sociales des religions de l’Université de Lausanne, dans un petit livre passionnant: Arborescence – Les voix de l’écologie spirituelle (Hélice Hélas, 2022).
Dominicain, enseignant de méditation «dans l’esprit du zen», Bernard Durel est un homme discret qui transpire l’humilité et qui respire large et profond. Un livre de «conversations à ciel ouvert», remarquablement menées par le journaliste Jean-Claude Noyé, nous dévoile son itinéraire spirituel et la sagesse qu’il en a tirée. Il offre par là-même, en allant à l’essentiel, des ressources inspirantes pour notre propre cheminement. Une parole simple, claire et profonde, qui ouvre le cœur et nourrit l’esprit. Un souffle d’espérance pour, en toute lucidité, traverser le «temps de détresse» actuel et les épreuves personnelles, sortir des impasses en trouvant «le passage pour reprendre la route vers l’avant».
Un petit livre clair et roboratif où Jean-Claude Guillebaud explique sa conviction que «le message évangélique garde une valeur fondatrice pour les hommes de ce temps, y compris pour ceux qui ne croient pas en Dieu». A trois conditions cependant: le refus de l’injonction au profit du témoignage vécu et du dialogue, la réinterprétation créative incessante des textes, le renouvellement profond du langage. L’auteur raconte son propre voyage intellectuel et existentiel à travers trois cercles. D’abord, la redécouverte des sources judéo-chrétiennes de la modernité comme les droits humains et une conception du temps source d’espérance. Ensuite, la «subversion évangélique» qui proclame l’innocence des victimes, révèle l’aveuglement mimétique des persécuteurs, appelle à lutter de manière non violente contre la tyrannie, les injustices et les logiques de domination. Enfin, «le saut personnel et subjectif de la foi, qui permet de franchir les abîmes du doute».
Il manquait une présentation de l’œuvre et de la vie de Jean-Marie Pelt. L’écobiographie de Claude Evrard vient combler cette lacune. Elle reprend comme titre une citation de l’écologiste: «On m’a parfois comparé à un arbre.» Cette métaphore convient bien à cet homme protéiforme et fécond. Elle permet, en la filant, de structurer les différentes dimensions d’un «écologiste spontané et prématuré, lucide et passionné», ainsi que le qualifie Edgar Morin dans la préface.
La nature a joué un rôle très important dans la vie et la pensée de Carl Gustav Jung. Elle apparaît, de manière transversale et arborescente, à de nombreux endroits de son œuvre. Nourrie par la fréquentation d’autres cultures, l’approche du psychanalyste se révèle d’une grande actualité et fécondité pour répondre en profondeur aux défis écologiques. Par son exploration des interrelations intimes entre le vivant et la psyché humaine, elle constitue une source d’inspiration pour l’écopsychologie. Il manquait un ouvrage en français pour appréhender la richesse et la pertinence de l’apport du psychiatre suisse en ce temps de bouleversements écosystémiques. Le livre d’Aurélie Choné, Jung et la nature. Vers une écologie de l’âme (Labor et Fides, 2025) comble cette lacune de belle manière.
Depuis le début des années 2000, afin de freiner leur disparition et – plus encore – de préserver le tourisme hivernal, des surfaces de glaciers alpins ont été recouvertes de bâches géothermiques. Peu documenté jusqu’ici, ce phénomène fascinant fait l’objet d’un beau livre qui regroupe une centaine de photographies de 25 artistes suisses et internationaux, accompagnées d’un étude écosophique détaillée de Nathalie Dietschy. La professeure d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne en décrypte et déplie les différents niveaux de sens. Elle éclaire savamment et avec acuité les tensions éthiques et esthétiques générées par cette pratique et sa traduction en images. Un révélateur de nos rapports complexes à la nature et à l’art.
Dans Le Visage écrit apparaît le danseur et chorégraphe Kazuo Ohno (1906-2010) dans une performance au carrefour de l’expressionnisme et du butō, dont il est l’un des maîtres et précurseurs. Totalement fasciné par sa présence irradiante et sa gestuelle magique, Daniel Schmid capte la grâce de cet homme travesti qui semble flotter sur l’eau dans le bleu crépusculaire du port de Tokyo. Il a fait de cette séquence le cœur d’un court métrage (1995).
Double salut nazi d’Elon Musk à l’investiture de Donald Trump, montée de l’antisémitisme et du racisme, succès des idéologies nationales-populistes, floraison des régimes autoritaires… A l’heure où l’on commémore le cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration, il est plus urgent que jamais de nous souvenir et d’être vigilant. Revoir un film comme_ Nuit et brouillard_ (1956) d’Alain Resnais peut nous y aider. Pour reprendre les mots de l’écrivain survivant Jean Cayrol, il reste plus que jamais un «appel, un dispositif d’alerte contre toutes les nuit et brouillards» qui n’en finissent pas de «tomber sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil, et pour la paix» [1]. Il dénonce l’effroyable accoutumance à l’oubli et la banalisation du mal qui en découle. Un cri on ne peut plus d’actualité.
«Ceux qui vivront dans cent ans, dans deux cents ans après nous, pour qui nous frayons maintenant le chemin, est-ce qu’ils s’en souviendront, est-ce qu’ils auront seulement un mot gentil pour nous?», se demande Anton Tchekhov (1860-1904) à travers l’un des personnages d’Oncle Vania. La cinéaste suisse Dominique de Rivaz lui répond directement et positivement par une évocation touchante en forme d’essai cinématographique très personnel. Un petit joyau finement ciselé qui redonne vie au grand écrivain russe en racontant sa mort. Et nous interroge sur notre finitude, le sens de notre existence et l’essence de l’humanité. A (re)découvrir grâce au DVD sorti en octobre 2025.
«Le chaman traverse les mondes, il est le pont, il va discuter de l’autre côté du rideau de l’invisible», déclarait l’écrivaine Anne Sibran à propos de son envoûtant ouvrage, né de son vécu avec les peuples amazoniens: Enfance d’un chaman (Gallimard, 2017). On pourrait dire la même chose du peintre Paul Cézanne qu’elle met en scène dans Le premier rêve du monde (Gallimard, 2022). Transfigurée par une écriture poétique finement ciselée, une quête initiatique de la beauté de la Terre où nous vivons, d’un «inespéré» surgissant de «l’éternel présent», «au-delà du temps des hommes et de ce qu’ils voient».
Écrivain, poète et conteur, Patrick Fischmann œuvre depuis des lustres à transmettre les sagesses ancestrales du monde entier et à libérer le souffle de l’Esprit nécessaire à l’accomplissement de la grande transition. Avec Loup blanc, Loup noir (Rue du monde), magnifiquement mis en images par Aurélia Fronty, il nous offre une méditation sur les lumières et les ombres qui cohabitent dans le cœur humain, d’après une légende cherokee. Avec cette question: entre le loup blanc (amour et bienveillance) et le loup noir (haine et violence), lequel est le plus fort? Réponse: le loup qui l’emportera est celui que nous choisissons de nourrir…
A l’heure où l’écoféminisme gagne en puissance comme éventail de réponses fécondes aux souffrances de la Terre, la revue en ligne Esprit de Nature a choisi de consacrer son troisième numéro au triptyque «Femmes, Nature et Sacré». Une riche et inspirante exploration de dimensions essentielles pour la métamorphose à opérer.
Quelle est la place des animaux dans les diverses cultures de l’humanité et quelles sont leurs relations à l’être humain et au divin? C’est à ces questions qu’est consacrée la nouvelle édition du Calendrier des religions (éditions Agora). Couvrant la période de septembre 2022 à décembre 2023, il propose un regard à la fois anthropologique, historique et iconographique qui documente et questionne nos rapports au monde animal. Avec des textes de spécialistes, agrémentés de belles photographies et œuvre d’art.
«La Terre, notre Mère-Nature, est au bord du gouffre», déclare Carolyn Carlson, immense figure de la danse contemporaine. En partant de ce naufrage, elle nous offre avec The Tree un puissant et envoûtant poème dansé, visuel et musical, sur les liens brisés et à restaurer entre l’être humain et le vivant. Entre mélancolie et espérance, un cri d’amour à la nature, magnifié par les toiles à l’encre de Chine du peintre Gao Xingjian.
L’intérêt pour les sorcières et le combat pour leur réhabilitation ne faiblissent pas. Un signe des temps et une manifestation de la «puissance invaincue des femmes» (Mona Chollet), indissociable de leur lien profond avec le vivant célébré par une partie de l’écoféminisme. Pour preuve, le remarquable spectacle musical Sorcière, porté par le duo pop Aliose et mis en scène par Sophie Pasquet Racine. Une œuvre habitée qui à la fois nous touche au cœur, nous enchante et nous fait réfléchir sur hier et aujourd’hui.