«Croissez et multipliez-vous!»:
le verset de tous les malentendus
Écospiritualité
La critique est récurrente. En plaçant l’humanité au sommet de la Création, les textes bibliques auraient légitimé le saccage des ressources naturelles. En valorisant la natalité, ils auraient encouragé à l’échelle mondiale une surpopulation irresponsable. Pour de nombreux écologistes, le christianisme est complice, sinon coupable, du désastre planétaire. Affaire classée? La pasteure protestante Magali Girard, l’écothéologien orthodoxe Michel Maxime Egger et le théologien catholique Fabien Revol rouvrent le procès avec des points de vue différenciés.
«Remplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre» (Genèse 1,22). La Bible est-elle productiviste?
Magali Girard: Dans Deepwater Horizon, Stéphane Ferret parle d’une métaphysique biblique anthropocentrée, c’est-à- dire trop centrée sur l’être humain, qui aurait justifié théologiquement le pillage des ressources. Mais il faut recontextualiser. D’autres versets de la Genèse recommandent par exemple de respecter le jour du sabbat même pour les animaux, de ne pas détruire les arbres même lors d’une campagne militaire par exemple (voir Dt 20, 19). Quant aux verbes qu’on traduit par «soumettre» et «dominer», il faut en préciser le sens. «Dominer» ne signifie pas forcément abuser ou détruire; «soumettre» a en hébreu un sens proche de «prendre soin», «avoir en charge», qui met l’accent sur la responsabilité du service. On voit donc que la compréhension que nous avons de ce verset révèle notre manière de comprendre la place de l’être humain au sein de la Création. Si nous sommes «gardiens de la Création», reste à savoir comment, en tant qu’«intendants», nous nous occupons de la propriété de notre maître. La crise écologique doit renouveler notre compréhension de l’Évangile: «Celui qui est fidèle dans les petites choses l’est aussi dans les grandes, et celui qui est malhonnête dans les petites choses l’est aussi dans les grandes» (Lc 6,10).
Fabien Revol: En réalité, on confond le récit biblique de la Création (et son interprétation théologique légitime) avec la lecture de ces mêmes récits par Descartes selon qui nous sommes appelés à devenir «comme maîtres et possesseurs de la nature». En tant que chrétien, je ne suis pas responsable de la manière dont Descartes interprète ce verset. Je déplore que l’Occident chrétien ait embrassé cette lecture-là pour fonder son modèle d’échange économique. Descartes accommode le texte sacré à sa philosophie mécaniste. Celle-ci n’envisage le monde matériel qu’à l’aune de l’utilité que l’humain peut en retirer. Dans le modèle cartésien, pour affirmer la dignité de la personne humaine, il faut nier celle du monde non-humain. Or, notre tradition théologique est plus subtile. Nous gagnerions à la réexplorer pour gagner en crédibilité face aux problèmes écologiques contemporains.
Responsabilité chrétienne
Michel Maxime Egger: Il ne s’agit pas seulement d’une affaire d’exégèse biblique, mais plus globalement de culture et de société. S’il me semble exagéré d’établir un lien de causalité directe entre le christianisme et la destruction de la planète, il n’en est pas moins indéniable que la tradition chrétienne a une responsabilité dans la crise écologique. C’est ce que l’historien américain Lynn White Jr. a montré dans un texte retentissant publié par la revue Science en 1967. De fait, le judéo-christianisme a pu favoriser certains développements «écocides» de la modernité. Je pense en particulier au dualisme entre Dieu (transcendant) et la Création, à l’anthropocentrisme, à la prédominance donnée à l’histoire, à l’esprit patriarcal ou au regard négatif sur le corps. Il faut faire notre autocritique.
«Soumettre» et «dominer» la Création, n’est-ce pas précisément ce que fait le prométhéisme industriel et biotechnologique?
FR: Oui, mais dans une dimension et une modalité absolument pas chrétienne. Si l’homme veut être un juste intendant de la Création, il doit se rappeler qu’il a été créé à l’image de Dieu: qu’est-ce que cela signifie et qu’est-ce que cela implique comme devoirs, pas seulement comme droits vis- à-vis de la Création? Il doit représenter activement un Dieu d’amour qui lui demande de gérer sa Création en son nom, une Création dont il n’est que locataire, pas propriétaire… Or, pour Dieu, que signifie «régner», qu’est-ce que le Règne de Dieu? Et comment Jésus nous apprend-il à être premiers? En lavant les pieds de ses disciples. Peut-être que dominer la Création est d’abord un service à rendre aux créatures, au lieu de les asservir à nos besoins.
Nous devons faire preuve d’un respect et d’une gratitude infinis envers ceux qui nous offrent l’hospitalité: la Création et Dieu qui l’habite.
MME: Je ne crois pas que la notion d’intendance suffise pour sortir du cadre – dualiste, objectivant, techno-économique – dans lequel la relation humain-nature a été enfermée. Elle perpétue une forme d’anthropocentrisme, n’exclut pas une relation instrumentale à la nature, ne reconnaît pas forcément à celle-ci une valeur intrinsèque ou sacrée. C’est pourquoi je préfère les notions d’«hôte» et de «liturge». L’«hôte» est à la fois celui qui accueille et qui est accueilli. Nous devons faire preuve d’un respect et d’une gratitude infinis envers ceux qui nous offrent l’hospitalité: la Création et Dieu qui l’habite. Réciproquement, nous sommes appelés à accueillir et faire vivre en nous Dieu et tous les êtres de la Création. Il y a entre l’humain et la Création une unité ontologique qui est exprimée par le rôle de «liturge». Celui-ci ne gère pas la nature, il l’embrasse et la célèbre. Il fait plus que la respecter, il l’aime comme faisant partie de lui-même. Le liturge exprime cet amour dans un ethos eucharistique en six gestes quotidiens: remercier, louer, donner du sens, transformer créativement, offrir et partager.
MG: Pour des gens comme les transhumanistes qui prétendent «augmenter», «améliorer» l’espèce humaine, le progrès consiste précisément à s’affranchir de la Création. Je dirais au contraire que si beaucoup de progrès restent à faire, c’est surtout dans le sens d’une plus grande intégration à la Création. Nous pouvons avancer dans la connaissance du monde vivant, des interactions entre les différents éléments de la biosphère pour mieux découvrir les possibilités quelles nous offrent et que nous avons oubliées ou négligées.
Fécondité spirituelle
« Croissez et multipliez-vous! » (Gn 1,28). Peut-on parler d’un natalisme biblique?
FR: Certains textes bibliques affirment en effet que l’absence d’enfants est une forme de malédiction. Cependant, le Nouveau Testament n’en fait pas un absolu puisqu’il inaugure des états de vie qui ne portent pas de fécondité biologique. Comme toujours la Bible est à recevoir dans son ensemble et non pas seulement les petits bouts qui nous arrangent. Cependant les Ecritures sont unanimes sur le fait que la vie est toujours une bénédiction. Dans le premier livre de la Genèse, tout ce qui est vivant reçoit cette bénédiction dans le même mouvement que le commandement à multiplier.
MME: De même qu’il y a différents niveaux de réalité auxquels correspondent des plans de conscience différents, il y a plusieurs niveaux de lecture des textes. Prenons garde à ne pas nous clôturer dans une interprétation horizontale, littérale et historique, mais à nous ouvrir à une compréhension plus profonde, verticale, symbolique et ontologique. La fécondité dont parlent les textes bibliques n’est pas que biologique, elle est aussi et plus encore spirituelle. Donner naissance à des enfants est une grande bénédiction, mais il importe tout autant – à l’instar de Marie – de faire naître le Fils, le Christ en nous, pour devenir des fils et des filles de Dieu. Sur ce plan-là, le «Croissez, multipliez et remplissez la terre» devient autre chose qu’un programme de colonisation humaine de la planète. Les «terres» désignent les différents champs de conscience. Elles sont conquises à partir des «cieux», lesquels renvoient aux profondeurs insondables et inconscientes de l’être humain. «Croissez» appelle à une croissance spirituelle, un processus graduel d’accomplissement de l’union à Dieu et d’élévation de l’être à travers des champs de conscience de plus en plus profonds et subtils.
De même qu’il y a différents niveaux de réalité auxquels correspondent des plans de conscience différents, il y a plusieurs niveaux de lecture des textes.
MG: Là encore, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’on lit la Bible avec les lunettes de notre culture et de notre génération. De nouvelles situations doivent nous amener à poser de nouvelles questions à l’Écriture et donc, peut-être, à recevoir de nouvelles réponses! Une compréhension simpliste de cette injonction, qui porterait à la comprendre comme le commandement de faire des enfants, est la marque d’un esprit qui s’affranchit des données naturelles. Si on ne tient pas compte des limites de la biosphère, si on oublie que la terre, elle, ne peut pas croître, alors on comprend cette phrase ainsi. Pourtant, il y a bien d’autres manières d’être fécond et de se multiplier qu’en faisant des enfants. On peut être fécond dans différents domaines et faire que notre vie porte des fruits, soit une ressource pour les autres. On peut se multiplier en améliorant la santé des humains venus au monde, en luttant contre tout ce qui est vecteur de mort, etc.
Emancipation des femmes
Les discours natalistes sont souvent jugés irresponsables à l’heure de la planification des naissances et de la raréfaction des ressources vitales. Gomment trouver un équilibre entre familles très/trop nombreuses et stérilisation volontaire ou forcée?
MME: L’alternative existe. Elle s’exprime dans ce mot difficile à traduire qu’est l’empowerment. Certains parlent d’«empuissancement». Il s’agit d’aider les personnes à découvrir et développer leurs ressources et capacités – intérieures et extérieures – pour croître en conscience, grandir en humanité, retrouver confiance en elles, devenir capables de penser par elles-mêmes, de faire des choix, de coopérer avec d’autres, d’assumer leur responsabilité pour toute la Création. Cela passe notamment par l’éducation, l’accès aux moyens de contraception et, en particulier, l’émancipation des femmes.
FR: La via media que nous sommes tous appelés à rechercher, que nous soyons chrétiens ou non, doit se situer dans la prise au sérieux de cette notion de développement intégral, dans l’esprit d’une écologie elle-même intégrale. La gestion de la fécondité pour les chrétiens comme pour les autres relève de la responsabilité de chaque couple, mais encore faut-il avoir les moyens de cette gestion par, en particulier, une éducation ajustée et bien mûrie. L’alternative n’est pas celle de la restriction démographique face à la surpopulation. Mais c’est l’accueil responsable de la vie dans le cadre de la construction d’un projet parental et social, dans des institutions qui le garantissent. C’est un défi qui engage notre responsabilité de chrétiens.
MG: Pour tous les chrétiens, l’enfant est un signe de bénédiction. L’incarnation nous encourage à le voir comme la présence de Dieu qui choisit la faiblesse, la petitesse, pour venir parmi nous. L’enfant est signe de bénédiction pour ses parents, et pour toutes celles et ceux qui savent le regarder ainsi. Mais on n’est pas plus béni parce qu’on a plus d’enfants! Une régulation naturelle des naissances est possible. Cela fait partie de la connaissance féminine traditionnelle que certains, sans doute aussi influencés par le désir de conserver ce pouvoir aux hommes, se sont appliqués à diaboliser. Pour moi, il est important que les églises chrétiennes se posent déjà la question de leur responsabilité dans ce domaine. Une femme est fertile certains jours dans le mois et ne serait-ce qu’en permettant la transmission de cette connaissance, sans même recourir nécessairement à d’autres méthodes, on permet déjà qu’elles adaptent le nombre de leurs grossesses à leurs capacités et leur désir. Mais peut-être est-ce précisément cela, cet empowerment, cette responsabilisation des femmes au sein de leur couple et donc de la société, qui gêne certains chrétiens?
Qu’est-ce que le christianisme est susceptible d’apporter à la réflexion écologiste sur la naissance, la famille et la démographie?
FR: La foi chrétienne apporte d’abord une espérance: celle d’un Dieu de la vie qui a vaincu la mort. Ainsi, le chrétien reçoit toujours la vie comme une bonne nouvelle. Il amène à croire que Dieu nous fait confiance pour cet accueil dans les limites du petit espace de Création qui est confié à notre bienveillance. Ce regard d’espérance doit se transformer en visée éthique: c’est la «pauvreté» de saint François, l’«ascèse» des orthodoxes, ou la «sobriété heureuse» de différents courants laïcs.
Il est une fraternité, une parenté plus large – magnifiquement chantée par François d’Assise dans son Cantique des Créatures – qui s’étend non seulement aux autres humains, mais à tous les êtres autres qu’humains.
MME: Le christianisme est porteur d’une vision d’amour (l’agapè, non centré sur l’ego), de liberté dans l’Esprit (car il n’y a pas de vrai amour possible sans liberté), de confiance (que la vie est plus forte que la mort). Cette vision est sous-tendue par un projet que chacune et chacun est appelé à accomplir à sa manière, unique: devenir une personne à la ressemblance de Dieu, c’est-à-dire un être en communion – avec Dieu, les autres humains et le cosmos. En ce sens, et le Christ l’affirme avec force, la famille ne saurait être réduite aux liens du sang. Il est une fraternité, une parenté plus large – magnifiquement chantée par François d’Assise dans son Cantique des Créatures – qui s’étend non seulement aux autres humains, mais à tous les êtres autres qu’humains. Nous sommes tous enfants du même Père créateur. Nous sommes aussi tous enfants de la même Terre mère. Nous portons en nous toute la Création tout autant que nous en sommes partie intégrante. Ce que nous lui faisons, c’est à nous – et au Christ présent en elle et qui la récapitule – que nous le faisons, et inversement. Les Églises et les chrétiens devraient affirmer avec plus de force cette communauté créaturelle, et surtout en être des témoins en la vivant.
FR: Cependant, le christianisme a toujours défendu la structure familiale correspondant aux besoins les plus profonds de la vie humaine marquée par le rapport à l’altérité. La famille est le premier lieu dans lequel l’être humain met en place les relations fondamentales, à partir des soins parentaux, et par lesquelles il va se constituer comme personne, c’est donc au sens propre le lieu de son écologie en tant qu’espèce. C’est aussi la cellule de base de l’Église, où la foi peut naître et croître, c’est donc ici un problème d’écologie ecclésiale fondamentale.
MG: Dans ces domaines-là, les chrétiens peuvent partager leur confiance, apporter un regard dénué de peur sur la question démographique, une réflexion qui ne se centre pas sur les chiffres pour rappeler que, au-delà des statistiques, ce sont des êtres humains qui naissent et meurent, tous aussi précieux aux yeux de Dieu. Ils peuvent aussi rappeler que la famille est une réalité fragile qui demande de la souplesse. Dans le couple comme dans la famille, la différence de l’autre nous remet en cause. Les conjoints, les enfants s’adaptent en permanence les uns aux autres et font ainsi un chemin qui n’a rien de prévisible. C’est aux chrétiens de montrer que cette incertitude peut être source d’espérance. Cette espérance, la réflexion écologiste en a grandement besoin. Rien n’est perdu, tout mérite notre attention, la plus petite créature comme la plus grande! «Si l’homme représente Dieu, cela veut dire qu’il exerce envers la Création sa domination exactement comme Dieu l’exerce. Ce n’est pas seulement une délégation de pouvoir qu’il reçoit, mais, si la Création s’enracine dans l’amour et la liberté, c’est aussi une délégation de moyens. Autrement dit, si Dieu conduit sa Création dans l’amour, par l’amour, en vue de l’amour, il doit en être de même pour l’homme, l’homme ne doit donc pas gérer cette Création pour la puissance et la domination, mais en tant que représentant de l’amour de Dieu» (Jacques Ellul, Foi et Vie, 1974). Voilà de quoi répondre au sentiment d’impuissance qui nous guette: chacun peut agir, car chacun est capable d’aimer.