Retrouver notre unité avec la Terre:
les voies de l’écopsychologie
Écopsychologie
Emergence dans un temps d’urgence écologique et climatique, l’écopsychologie se veut une contribution à la grande transition. Elle constitue une constellation de théoricien.nes et de praticien.nes, qui s’est surtout développée jusqu’ici dans le monde anglo-saxon. La conviction qui la sous-tend est que, du fait de l’inséparabilité et de l’interdépendance entre la nature et l’être humain, on ne pourra pas restaurer la santé de la première sans restaurer celle du second, et inversement. On peut décliner les implications de ce postulat en différents moments: psychologique, historico-critique, cosmo-anthropologique et écopratique. Une approche holistique, transdisciplinaire et engagée qui offre un chemin fécond d’empowerment et de reliance profonde à soi, aux autres et au vivant.
On peut voir l’écopsychologie comme une émergence dans un temps d’urgence écologique et climatique. Une situation d’«incertitude radicale» où, comme le dit l’écophilosophe Joanna Macy, l’humanité est à la croisée des chemins et a le choix fondamentalement entre trois «histoires [1]». Premièrement, le business as usual. C’est le scénario du déni, encore dominant dans le monde politique et économique: grâce à son intelligence et à la technologie, l’être humain finira bien par trouver des solutions aux problèmes dont la gravité doit être relativisée. Nul besoin donc de revoir notre mode de vie et de développement économique. Deuxièmement, la «grande désagrégation». C’est le scénario de la lucidité: nous prenons passivement conscience des désastres écologiques et sociaux auxquels la première histoire conduit, avec souvent la peur, la tristesse, l’impuissance, la colère, le découragement voire le désespoir en prime, sentiments qui font le lit des populismes. Troisièmement, le «changement de cap». C’est le scénario de l’«espérance active»: nous nous engageons – au plan collectif et personnel – pour la transition d’une société de croissance autodestructrice vers des sociétés qui soutiennent la vie, car fondées sur une harmonie retrouvée entre les humains et avec les autres qu’humains.
Dans quelle histoire est-ce que je désire être?
D’où la question, fondamentale, qui nous est posée, à chacun d’entre nous: et moi, si je suis honnête avec moi-même, dans quelle histoire est-ce que je suis? Et, mieux encore: dans laquelle est-ce que je désire être? «Peut-être que l’un des aspects les plus stimulants de ce temps de bouleversement planétaire, c’est de nous confronter avec force à des questions profondes sur ce que nous sommes en tant qu’êtres humains. Quelle est notre nature? Comment en sommes-nous arrivés là? Comment devons-nous changer? Pouvons-nous changer? Qu’est-ce que cela implique? Et, finalement, qu’est-ce qui est demandé à chacun d’entre nous si nous voulons vraiment répondre à ce que nous constatons [2]? », écrit la psychothérapeute Hilary Prentice.
La troisième histoire constitue un véritable changement de paradigme. Pour la réaliser, les champs usuels de l’écologie extérieure – à base de normes internationales, de lois, de technologies vertes ou encore d’écogestes – sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Ils ne vont pas assez loin et ne sont pas assez profonds. Ils sont utiles, mais pas assez subtils, mot dont l’étymologie (sub-tela) renvoie à l’industrie textile, à la toile invisible qui sous-tend le tissu. C’est à ce niveau de profondeur – culturelle, psychologique et spirituelle – qu’il convient aussi d’agir. Pas seulement pour servir d’accompagnateur au chevet d’une planète malade, mais pour œuvrer comme sage-femme d’un nouveau chapitre de la vie sur terre.
Démarche engagée et transdisciplinaire
L’écopsychologie se veut une contribution à cette mutation. Elle constitue une constellation de théoriciens et de praticiens, qui s’est surtout développée jusqu’ici dans le monde anglo-saxon. Si elle prend ses sources dans le mouvement de la contre-culture des années 1960, elle s’est cristallisée aux Etats-Unis au début des années 1990, puis a essaimé en traversant l’Atlantique vers la fin de la décennie avec de nombreuses publications, des réseaux et une entrée – encore timide – dans le monde académique.
«L’écopsychologie réunit la sensibilité des thérapeutes, l’expertise des écologistes et l’énergie éthique des activistes de l’environnement [3]», résume Lester R. Brown, pionnier du développement durable. Du fait de cette constitution composite, elle ne se laisse pas enfermer dans les critères du monde académique, quand elle ne les conteste pas par la place centrale donnée à l’expérience – subjective et sensorielle – comme source de connaissance et de connexion avec la nature. Elle ne se veut pas une simple discipline de la psychologie ou un appendice de la psychologie environnementale, mais un champ de recherche résolument novateur, pluriel, holistique, transdisciplinaire, critique et engagé. Dans cette veine, le psychothérapeute Andy Fisher met en garde contre une «sur-identification de l’écopsychologie à la psychologie», qui conduit à une compréhension superficielle de la nature et à un appauvrissement des apports de l’écologie. Pour lui, le point d’entrée n’est pas la psyché, mais la nature. L’écopsychologie n’est pas une «application de la psychologie aux problèmes environnementaux», mais une «transformation écologique radicale de la psychologie [4]». Le prix à payer de cette posture est un certain manque de reconnaissance institutionnelle.
Pour répondre en profondeur aux défis actuels, l’écologie et la psychologie ont besoin l’une de l’autre
Pour répondre en profondeur aux défis actuels, l’écologie et la psychologie ont besoin l’une de l’autre, affirme l’historien Theodore Roszak à qui l’on attribue la paternité du mot écopsychologie [5]. L’écologie – dont le champ s’étend à la biosphère – a besoin de la psychologie pour comprendre les ressorts intérieurs et émotionnels des comportements anti-écologiques et de nos relations avec la nature. La psychologie – qui traite de l’âme humaine – a besoin de l’écologie pour replacer les souffrances et pathologies humaines dans leur contexte écosystémique, intégrer la nature et les maux qui l’affectent dans ses approches et démarches thérapeutiques. Les affections et déséquilibres – personnels et sociétaux – ne peuvent pas en effet être expliqués uniquement par des facteurs intrapsychiques ou interhumains. «La plupart des patients en thérapie ne réalisent pas qu’une part importante de leurs souffrances, peurs, sentiments de honte et de vide peuvent être des réponses naturelles à la manière non naturelle dont nous vivons, estime la psychothérapeute Linda Buzzell. La perte et la mort de tant d’êtres vivants, la culpabilité liée à notre complicité individuelle et collective dans ces morts, la détresse actuelle de la Terre, de l’air et de la vie des océans autour de nous et dans nos corps, constituent autant de sources de stress [6].»
La conviction qui sous-tend l’écopsychologie est que, du fait de l’inséparabilité et de l’interdépendance entre la nature et l’être humain, on ne pourra pas restaurer la santé de la première sans restaurer celle du second, et inversement. On peut décliner les implications de ce postulat en différents moments.
Dissociations intérieures
Le premier moment est psychologique. Il demande de sortir des dissociations intérieures. Il est difficile de ne pas être frappé par le hiatus qui existe entre, d’un côté, l’abondance des informations sur la gravité de l’état de la planète et, de l’autre, l’insuffisance des changements de comportement. Cet écart constitue précisément l’un des champs de recherche de l’écopsychologie. L’enjeu est d’en comprendre les raisons profondes pour sortir du déni et de l’impuissance. Plusieurs éléments ressortent de leurs études:
Difficulté de perception. Les neurosciences montrent que certaines parties de notre cerveau, notamment celles – comme le striatum – qui commandent nos réactions émotionnelles, sont imperméables à des échéances de plus de dix ans. De plus, même si c’est moins le cas depuis quelques années, où les impacts sont devenus de plus en plus visibles et tangibles, nombre de désordres environnementaux comme les dérèglements climatiques ou la disparition des espèces – du fait de leur globalité et de leur temporalité longue – gardent pour beaucoup de gens une dimension abstraite que les rapports chiffrés ne suffisent pas à dissoudre. D’autres comme certaines pollutions et la radioactivité échappent à nos sens. Ces phénomènes peuvent être si graduels que nous ne les remarquons guère. Ils obéissent à des chaînes causales si étendues et diffuses que nous peinons à saisir notre responsabilité individuelle.
Division intérieure. Si nous avons des difficultés à entendre la Terre qui crie, c’est que nous sommes pour une bonne part «dé-naturés», déconnectés de notre substrat naturel par une culture tissée de rationalité, d’urbanisation et d’omniprésence de la technique. La Terre est extérieure à nous et donc ce qui lui arrive ne nous concerne pas vraiment. Cela, d’autant moins que nous sommes souvent clivés entre notre intellect et le cœur. Du coup, l’information sur les désastres en cours et à venir nourrit le mental, mais sans forcément descendre à l’intérieur pour venir toucher le cœur, au point que nous ressentions la nécessité d’un changement. Or, ainsi que le relève le psychothérapeute Ralph Metzner, «c’est dans les cœurs et les esprits des êtres humains que se trouvent les causes et les remèdes à l’éco-catastrophe [7]». C’est dans le cœur aussi que naissent la compassion, le courage et la volonté dont nous avons besoin pour agir.
Refus de l’affliction. S’il peut exister une forme d’imperméabilité à l’information, les écopsychologues n’en déduisent pas une insensibilité généralisée. Personne n’est en réalité totalement épargné par les souffrances de la planète. On parle de plus en plus de «l’écoanxiété» comme d’une nouvelle pathologie sociétale. L’être humain cependant craint cette affliction qui le dépasse, met en question son mode de vie et le renvoie à sa vulnérabilité. Il se prémunit contre les sentiments désagréables auxquels les mauvaises nouvelles l’exposent et qu’il peine à assumer, pour lui-même et dans le regard des autres: la peur, la tristesse, la culpabilité, l’impuissance, le découragement, la colère…
Mécanismes de défense. Pour se protéger de ces sentiments souvent considérés socialement comme négatifs, nombre de personnes développent des mécanismes de défense en dissociant les composantes mentales et les composantes émotionnelles de l’expérience. Or, nier ou refouler ses émotions pour fuir leur désagrément a pour effet d’engourdir l’esprit, pousser au repli sur soi, à l’évasion dans la consommation et à la passivité politique. «L’inertie est la plus puissante de toutes les forces sociales [8]», estime Theodore Roszak.
Ces différents éléments éclairent les limites des campagnes classiques de sensibilisation à base d’exhortations morales, d’argumentation rationnelle, voire de ressorts psychologiques comme la peur ou la culpabilité. Ils expliquent aussi le succès et l’impact délétère des discours climato-sceptiques.
L’enjeu ici va être, pour reprendre des expressions de Joanna Macy, de cesser d’être des « cerveaux sur un bâton » et de travailler à unifier notre être intérieurement afin d’«honorer notre peine pour le monde». Un processus en trois mouvements. D’abord, ne pas fuir la réalité, mais oser regarder en face les dégradations en cours. Ensuite, accueillir sans jugement nos émotions face à l’état de la planète, les nommer et les exprimer. Enfin, partager ces sentiments avec d’autres et, par là-même, ouvrir un espace où la compassion et la solidarité peuvent se manifester.
Ces trois mouvements sont essentiels pour sortir des mécanismes du déni et de l’apathie, «réveiller notre passion pour la vie et notre capacité à la protéger [9]». Les émotions sont thérapeutiques, elles ne deviennent paralysantes que si on les réprime. Comme le conseille le maître bouddhiste Thich Nath Hanh: «Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’écouter en nous les échos de la Terre qui pleure.» Dans la même veine, le pape François appelle à «oser transformer en souffrance personnelle [10]» ce qui arrive à la création. Entrer dans son ressenti est une condition sine qua non pour que les dégradations écologiques nous concernent vraiment et pour assumer nos responsabilités. «Quand les gens sont en mesure de dire la vérité au sujet de ce qu’ils voient, sentent et savent par rapport à ce qui se passe dans leur monde, une transformation se produit, affirme Joanna Macy. Ils ont une volonté accrue d’agir et un regain d’appétit pour la vie [12].»
Déconnexion avec le vivant
Le deuxième moment est historico-critique. Il appelle à aller aux sources de la déconnexion avec la nature. L’écopsychologie se veut une démarche «radicale». Au sens non pas d’extrême politique, mais étymologique d’aller aux «racines» de notre relation (auto)destructrice à la nature. Andy Fisher le dit bien: «Parler de l’âme du monde ou de la réciprocité avec la réalité plus qu’humaine revient à contredire profondément le statu quo de la réalité sociale et à générer un flot d’implications radicales. C’est pourquoi je dis que l’écopsychologie manquera sa propre cible si elle n’adopte pas une orientation radicale. […] Cela signifie aller au-delà de notre compréhension habituelle qui reste à la surface des choses, vers une appréhension plus profonde de la réalité. Une perception qui met en cause notre vision normale du monde en révélant ses illusions, tromperies et mystifications [13].»
Une espèce qui s’obstine à dégrader le milieu naturel dont elle a besoin pour vivre dans la quête de chimères matérialistes et dans le déni de ce qu’elle fait, n’est-elle pas «malade»?
Pourquoi l’être humain se comporte-t-il de manière si destructrice? Une espèce qui s’obstine à dégrader le milieu naturel dont elle a besoin pour vivre dans la quête de chimères matérialistes et dans le déni de ce qu’elle fait, n’est-elle pas «malade»? Dans leur recherche, les écopsychologues arrivent à la conclusion que les déséquilibres de la planète ne sont pas que des problèmes extérieurs, mais aussi l’expression de déséquilibres intérieurs aux individus et aux sociétés humaines. Pour Théodore Roszak, «les déchets toxiques, l’épuisement des ressources, l’annihilation de la biodiversité, tout cela nous parle – si nous sommes prêts à l’entendre – de notre être profond [13]». Plus encore, ces phénomènes sont la manifestation d’une «psychopathologie» collective cachée dans la normalité et dont les individus sont – souvent inconsciemment – porteurs dans leur vie quotidienne. En ce sens, l’écophilosophe Paul Shepard va même jusqu’à parler de «folie [14]».
Cette psychopathologie traduit le fait que l’homme contemporain s’est déconnecté de la toile de la vie. Il est devenu «hors-sol» et dé-naturé. Source d’inspiration pour beaucoup d’écopsychologues, Car Gustav Jung l’avait bien vu qui déplorait que l’homme occidental se soit «arraché à son histoire naturelle [15]» et coupé de «sa participation affective inconsciente aux phénomènes naturels [16]». Une séparation bien synthétisée par le psychothérapeute Ralph Metzner: «A l’instar des enfants autistes qui ne semblent pas entendre, voir ou sentir la présence de leur mère, nous sommes devenus aveugles à la présence psychique de la planète vivante, sourds à ses voix et à ses histoires qui ont nourri nos ancêtres dans les sociétés préindustrielles [17].»
Cette aliénation envers la nature n’a pas toujours existé. De fait, le genre Homo a vécu les 97 pour cent des 2,8 millions d’années de son histoire en symbiose avec la nature. On peut grosso modo situer le début de la déconnexion au Néolithique, avec l’invention de l’agriculture il y a un peu plus de 8000 ans. D’où un premier dualisme entre la nature sauvage et la nature domestiquée. D’autres suivront: entre Dieu et le cosmos, le masculin et le féminin avec les monothéismes; entre l’esprit et la matière, le corps et l’âme avec la modernité occidentale; entre la machine et la nature, le virtuel et le réel à partir de la révolution industrielle.
Une grande partie de la tradition psychologique a hérité à cette conception tronquée de l’être humain séparé de la nature.
Il a résulté de tout ce processus une conception étroite, atomisée et chosifiée du moi, patente notamment chez Sigmund Freud. Chez lui, le moi autonome est délimité par la frontière de l’épiderme, défini par rapport à ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire la nature environnante. Si le cosmos n’a pas d’âme, la psyché humaine est sans cosmos: un îlot isolé de la toile de la vie. La nature est présentée comme une réalité matérielle et extérieure, une force «grandiose, cruelle et inexorable [18]» contre laquelle il convient de se défendre par la culture. Une grande partie de la tradition psychologique a hérité à cette conception tronquée de l’être humain séparé de la nature. Elle y a participé et continue d’y contribuer. Si, à partir des années 1960, des nouvelles thérapies ont certes élargi leurs approches aux relations avec la famille, la société et les générations passées, la plupart n’ont pas vraiment intégré le monde naturel. Jusqu’à aujourd’hui, elles ont globalement omis de prendre au sérieux tant les préoccupations environnementales des patients que les liens entre leurs souffrances et les dégradations de la Terre.
Le cas du psychiatre et psychanalyste Harold Searles est à cet égard emblématique. Dans son ouvrage de référence, L’environnement non humain (1970), il dénonce les œillères de la pensée psychologique dominante, qui ne prend «pratiquement en considération que les processus intra- et interpersonnels» et «traite le non-humain comme étranger au développement de la personnalité et aux troubles psychiques [19]». A l’inverse, il n’hésite pas à parler de «parenté intime» entre l’être humain et son milieu naturel – les animaux, les arbres, les cours d’eau – en soulignant l’influence déterminante de la nature dans la construction de la psyché humaine ainsi que sur la santé mentale. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas été entendu. Il a même fait l’objet d’une forme de censure au sein de la psychanalyse francophone, ainsi que le montre le psychanalyste Luc Magnenat [20]. Publié en 1972, son article précurseur sur Les processus inconscients en jeu dans la crise environnementale et l’apathie qu’ils génèrent chez l’individu, a purement et simplement été expurgé de la version française de son livre sur le contre-transfert où il figurait. Et Victor Souffrir le passe sous silence dans sa biographie de référence sur Harold Searls.
Cette déconnexion avec la nature et les dualismes en série qui en découlent, ne sont pas seulement le fruit de processus civilisationnels et socio-économique. Ils s’enracinent et se reproduisent dans ce que Paul Shepard appelle l’ontogenèse, c’est-à-dire la croissance de l’être pendant les vingt premières années. Une période-clé pendant laquelle s’élaborent les fondements de notre relation à la nature. De la petite enfance à l’âge adulte, la personne se développe à travers différentes étapes où se mêlent l’inné et l’acquis, la pensée et l’instinct, l’expérience et l’éducation. Pour s’accomplir en plénitude, elle devrait passer à travers trois matrices: la mère, la nature et la société. Le but d’une ontogenèse plénière est la constitution d’un sujet mature, centré, confiant, doué d’une conscience affinée de soi et des autres, doté d’un sens juste de sa place dans le cosmos, capable d’interagir harmonieusement avec tous les autres – humains et non humains – en développant des qualités comme la réciprocité, l’humilité et le service. Cette maturation suppose d’être nourri de culture et de nature. La socialisation de la personne est importante, mais une partie de sa vie s’ancre et se déploie dans les interactions avec une altérité plus large que l’espèce humaine.
Exilé de la Terre et de sa terre intime, l’être humain se détourne de soi, néglige sa vie intérieure et spirituelle pour s’investir dans d’autres champs, extérieurs et matériels.
Le problème de nos sociétés, c’est qu’elles souffrent d’une ontogenèse «mutilée». Une altération liée à l’absence ou à la présence insuffisante et dégradée de la matrice de la Terre dans la vie de l’enfant ainsi que dans la période de l’adolescence, privée de rites de passage. Pour les écopsychologues, cette situation non seulement fait de la nature une réalité extérieure, étrangère voire menaçante, mais elle ampute la personne d’une dimension essentielle de son être, réduit son potentiel créatif et appauvrit son imaginaire. Pour réaliser sa vocation, l’être humain a «besoin d’être relié à la nature [21]» et enraciné dans la Terre. Il ne peut exister sans les animaux et les plantes, car le monde est un continuum vivant où tous les êtres vivent les uns avec et par les autres.
Exilé de la Terre et de sa terre intime, l’être humain se détourne de soi, néglige sa vie intérieure et spirituelle pour s’investir dans d’autres champs, extérieurs et matériels. Avec souvent aux commandes une avidité dont les autres, humains et non humains, seront d’autant plus victimes que les énergies «sauvages» de l’inconscient – ignorées et non intégrées – s’y manifesteront de manière démesurée. Il en résulterait deux choses. D’abord, des dysfonctionnements biopsychologiques : «Sans intimité avec la nature, l’être humain devient malade [22]», constate le psychologue Robert Greenway. On parle aujourd’hui, par exemple, de «troubles du déficit de nature», perceptibles chez les enfants à travers l’hyperactivité et le manque d’attention. Ensuite, des éléments d’immaturité dont nos systèmes socio-économiques, fondés sur le consumérisme et la compétition, sont l’expression: individualisme, volonté de toute-puissance et de contrôle, incapacité à supporter la frustration, perte d’empathie avec les autres, addictions multiples. L’écopsychologue Bill Plotkin parle d’«adulescence» pour qualifier notre monde qu’il considère comme «pathologiquement adolescent [23]».
Ce diagnostic explique l’importance donnée à l’éducation, au sens large et pas uniquement scolaire. Pour les écopsychologues, une refondation et réorientation de cette dernière est incontournable. Avec pour finalité de (re)créer les conditions d’une ontogénèse plénière nécessaire à la maturation de personnes porteuses de valeurs, d’un savoir-faire et d’un savoir-être permettant de vivre en concordance avec l’ensemble de la toile de la vie. Cela implique de redonner une place à la nature, non pas comme objet à étudier et problème à résoudre, mais comme un milieu à vivre, constitutif de notre être-au monde. La réflexion intellectuelle doit être articulée avec des approches créatives stimulant l’expérience, l’attention et l’écoute, éveillant les sens et l’intuition, réhabilitant l’imagination symbolique et la contemplation.
Reverdir le Soi
Le troisième moment est cosmo-anthropologique et vise à reverdir le Soi. Comment sortir de cette déconnexion systémique? Pour les écopsychologues, qui nourrissent une foi sans faille dans la capacité de l’être humain à changer, elle n’est pas une fatalité. Car, il existe en chacun «une personne secrète indemne», capable d’apprécier l’«éthos de la vie comme don [24]» et la richesse de sens d’une existence en harmonie avec la nature. Changer de paradigme implique de retrouver la juste place de l’espèce humaine sur la Terre et de faire émerger une nouvelle conscience de notre identité. Qui suis-je? Où le moi commence-il ? Où s’arrête-t-il ? Où commence l’autre, humain et non humain ? Questions d’autant plus cruciales que, pour Joanna Macy, «notre vision de ce dont nous sommes capables est liée à notre sens de qui et ce que nous sommes [25]».
L’idée d’un moi «séparé» de la nature est une «terrible illusion [26]», déclare Robert Greenway. C’est même, selon l’anthropologue Gregory Bateson, l’erreur épistémologique fondamentale de la civilisation occidentale. La coupure avec la nature n’est pas un état fondamental de l’être, mais un sentiment subjectif qui est la manifestation de l’ego dans sa volonté de contrôler le monde extérieur ou de s’en protéger. L’écoféministe Catherine Keller parle à cet égard d’un moi «séparant» plutôt que «séparé [27]».
L’enjeu est donc de passer d’une perspective ego-anthropo-centrée à une vision éco-cosmo-centrée. Un retournement vécu de manière exemplaire par Aldo Leopold, pionnier américain de l’écologie. Bouleversé par la flamme verte qu’il voit s’éteindre dans les yeux de la vieille louve qu’il vient de tirer, il comprend soudain que «le sens caché du hurlement du loup, bien connu des montagnes, mais rarement perçu par les humains [28]», n’est autre que l’idée contenue dans la proposition de l’écrivain américain Henry David Thoreau: «Le salut du monde passe par l’état sauvage».
Nous ne sentons, pensons et agissons qu’au sein de la matrice relationnelle de la vie.
Dans cette nouvelle conscience, accomplir notre processus d’individuation pour réaliser le Soi – «unité autonome et indivisible [29]» et «totalité» ouverte et en devenir – c’est dépasser les limites de l’ego individuel, familial et sociétal humain. D’une part, en l’étendant spatialement à tous les êtres de la biosphère dont il est interdépendant. D’autre part, en intégrant temporellement toute l’histoire de la planète et de la vie dont nous sommes issus et à laquelle nous participons ainsi que les générations futures. Rien d’autre finalement que de réaliser le «Soi écologique», notion reprise d’Arne Naess, le père de l’écologie profonde.
Les écopsychologues le répètent: nous n’existons pas en et par nous-mêmes. Nous ne sentons, pensons et agissons qu’au sein de la matrice relationnelle de la vie. Nous participons d’un système unifié et interactif de matière, d’énergie et d’information qui circulent à travers nous. Nous avons besoin de ces interactions avec les autres et la nature pour accomplir notre humanité. Nous seulement nous sommes partie intégrante du grand tout cosmique, mais la nature – avec tous ses règnes et ses cycles – est inscrite dans notre être. Dans notre corps et dans notre âme. La psychologue Chellis Glendinning parle de la «matrice primitive [30]» : une dimension de la psyché où l’être participe en plénitude – par tous ses sens et sa respiration – aux rythmes et aux énergies de la Terre, aux mouvements du soleil et des étoiles.
Certains écopsychologues font un pas de plus. Ils vont jusqu’à évoquer l’existence d’un «inconscient écologique», en complément des inconscients personnel (freudien) et collectif (jungien). Dans ses strates les plus profondes, notre psyché ne serait pas seulement liée à nos parents et aux générations qui nous ont précédés, mais aussi à la Terre, cette autre mère dont nous sommes nés, qui nous porte et nous nourrit. Elle serait donc tissée des interactions avec l’«autre», au-delà de l’espèce humaine. On rejoint là l’«homme archaïque» (Jung) en nous, avec ses dimensions instinctives et animales oubliées, car refoulées. «Mémoire vivante de l’évolution cosmique [31]», l’inconscient écologique serait la racine de notre lien le plus intime avec le vivant, ce qui fait que nous pouvons nous sentir «à la maison» dans la nature sauvage. Ainsi, le plaisir psychocorporel que le petit enfant prend à se baigner dans de l’eau chaude ou à caresser la fourrure d’un animal n’est-il que la réminiscence du bain amniotique ? Ne manifeste-t-il pas aussi la recherche du lien originel avec la Terre-Mère et l’océan, dont il porte la mémoire jusque dans ses cellules? Notre psyché, loin d’être confinée à l’intérieur de notre corps, pénètre la Terre et est pénétrée par elle. Elle «fait partie de la nature [32]» tout autant que la nature fait partie d’elle. Les deux sont dépourvues de limites et constituent des mystères.
Espaces de reliance
Le quatrième moment est écopratique. Il a pour but d’offrir des espaces de reliance. La visée centrale de l’écopsychologie n’est pas seulement de développer une réflexion théorique et une vision, mais aussi de proposer des pistes de mise en œuvre et de transformation. Le but primordial n’est pas de résoudre des problèmes écologiques ou de soigner des psychopathologies, mais – plus humblement et fondamentalement – de contribuer à la restauration et réharmonisation des relations entre les êtres humains et la Terre comme socle pour des sociétés véritablement durables. Ainsi que le souligne Andy Fisher, l’écopsychologie vise à donner naissance à une praxis vécue comme un «engagement profond, créatif et thérapeutique avec le processus de la vie elle-même [33]». Il s’agit d’offrir des ressources – éducatives, sensorielles et thérapeutiques – permettant à la personne de métamorphoser ses émotions, élargir la conscience de soi et de son interdépendance cosmique, retisser des liens profonds avec la nature ainsi qu’avec les autres humains et soi-même. En ce sens, l’écopsychologie ne s’adresse pas seulement à des «malades» au sens clinique du terme, mais à toute personne en quête de lien authentique avec la nature.
Ces pratiques de reliance en profondeur – à l’écoute des voix de la Terre qui est la première «enseignante» et «guérisseuse» – se déploient en général soit dans des démarches de formation, sensibilisation et accompagnement avec des facilitateurs expérimentés, soit dans un cadre thérapeutique avec des spécialistes certifiés. Exploratoires, souvent en groupe et en milieu naturel, elles prennent des formes très diverses qui mobilisent toutes les dimensions de l’être, en particulier le corps, les émotions et l’imagination: exercices de perception subtile et d’attention sensorielle, expériences d’interaction directe, non verbale et réciproque avec l’autre qu’humain dans la voie phénoménologique développée par le psychologue chamane David Abram [34], quêtes de vision, immersions dans la «nature sauvage», récits de vie, rituels, danses, créations artistiques ou encore travail sur les rêves.
Les rêves ne donneraient pas seulement accès à des refoulements personnels et à des archétypes universels, mais à la nature elle-même et aux êtres qui l’habitent.
A cet égard, le jungien de sensibilité animiste Stephen Aizenstat a élaboré une nouvelle approche interprétative visant à établir une relation non seulement entre le rêveur et l’image rêvée, mais avec l’être vivant dont la présence (se) communique à travers les rêves. Ces derniers ne donneraient pas seulement accès à des refoulements personnels et à des archétypes universels, mais à la nature elle-même et aux êtres qui l’habitent. Les plantes et les animaux, les montagnes et les rivières qui nous visitent dans nos rêves ne seraient pas réductibles à des projections de notre psyché ou à des symboles de réalités intrapsychiques ou interhumaines. Leurs images, bien «réelles» et «vivantes», pourraient être aussi l’expression de leur propre réalité et souffrance.
Au-delà ou au cœur de leur hétérogénéité, les écopratiques obéissent à un fil rouge: la restauration de la santé conjointe de la Terre et de l’être humain passe par la (re)découverte vécue de notre appartenance profonde à la nature et des liens entre nos souffrances et celles de la planète. Cette dynamique est notamment au cœur du «Travail Qui Relie», méthodologie de transformation personnelle et collective développée depuis plus de trente ans par Joanna Macy. Elle se présente comme une spirale organique qui se déploie organiquement en quatre temps formant un tout: 1) s’enraciner dans la gratitude; 2) honorer sa peine pour le monde; 3) changer de vision; 4) aller de l’avant. Son objectif est d’aider les personnes à développer leurs ressources – intérieures et extérieures – pour passer du déni à la lucidité et de l’impuissance au pouvoir d’agir. Un chemin d’empowerment qui invite à vivre le nécessaire engagement écocitoyen non plus comme «un exercice exigeant et intimidant de sacrifice de soi», mais comme le fruit d’un «flux toujours nouveau qui s’écoule à travers nous [35]». La reliance profonde à la nature encouragée par l’écopsychologie appelle organiquement à participer aux dynamiques sociétales et politiques pour la transition écologique.
Notes
[1] Macy Joanna & Johnstone Chris, L’espérance en mouvement, Genève, Labor et Fides, 2018, p. 37-63.
[2] Prentice Hilary, « “Heart and soul” : inner and outer within the transition movement », in Rust Mary-Jay & Totton Nick (dir.), Vital Signs, London, Karnac Books Ltd, 2012, p. 175-176.
[3] Brown Lester R., « Ecopsychology and the Environmental Revolution », in Roszak Theodore, Gomes Mary E. & Kanner Allen D. (dir.), Ecopsychology, San Francisco, Sierra Club Books, 1995, p. xvi.
[4] Fisher Andy, « Ecopsychology at the Crossroads : Contesting the Nature of a Field », Ecoposychology, Vol. 5, no 3, September 2013.
[5] Roszak Theodore, The Voice of the Earth, Grand Rapids, Phanes Press Inc., 1992 et 2001.
[6] Buzzell Linda, « Asking Different Questions : Therapy for the Human Animal », in Buzzell Linda & Chalquist Craig (dir.), Ecotherapy, San Francisco, Sierra Club Books, 2009, p. 47.
[7] Metzner Ralph, Green Psychology, Rochester, Park Street Press, 1999, p. 1.
[8] Roszak Theodore, The Voice of the Earth, op. cit,, p. 27.
[9] Macy Joanna et Brown Molly Young, Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Gap, Le Souffle d’Or, 2008, p. 11.
[10] Lettre encyclique Laudato si’ du pape François sur la sauvegarde de la maison commune, 2015, §19.
[11] Macy Joanna & Brown Molly Young, L’espérance en mouvement, op. cit., p. 106.
[12] Fisher Andy, « Ecopsychology as Radical Praxis », in Ecotherapy, op. cit., pp. 60-61.
[13] Roszak Theodore, « Where Psyche Meets Gaia », in Ecopsychology, op. cit., p. 5.
[14] Shepard Paul, Nature and Madness, Athens, The University of Georgia Press, 1982 et 1998.
[15] Jung Carl Gustav, Problèmes de l’âme moderne, Paris, Buchet/Chastel, 1960, p. 127.
[16] Jung Carl Gustav, L’Homme et ses symboles, Paris, Robert Laffont, 1964, p. 95.
[17] Metzner Ralph, Green Psychology, op. cit., p. 88.
[18] Freud Sigmund, L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995, p. 16.
[19] Searles Harold, L’environnement non humain, Paris, Gallimard, 2014, collection Tel, 2014, p. 25.
[20] Magnenat Luc, « Les processus inconscients en jeu dans la crise environnementale : l’article d’un pionnier de la psychanalyse intéressée à l’écologie, Harold Searles », in Magnenat Luc (dir.), La crise environnementale sur le divan, Paris, In Press, 2019.
[21] C. G. Jung parle, Paris, Buchet/Chastel, 1985, p. 161.
[22] Greenway Robert, « The Wilderness Effect and Ecopsychology », in Ecopsychology, op. cit., p. 127.
[23] Plotkin Bill, Nature and the Human Soul, Novato, New World Library, 2008, p. 8-10.
[24] Shepard Paul, Nous n’avons qu’une seule terre, Paris, José Corti, 2013, p. 189.
[25] Macy Joanna & Young Brown Molly, L’espérance en mouvement, op. cit., p. 121.
[26] Greenway Robert, « The Ecopsychology Interview », Ecopsychology, Vol. 1, Nr 1, March 2009, p. 49.
[27] Keller Catherine, From a Broken Web, Boston, Beacon Press, 1986, pp. 8-9.
[28] Leopold Aldo, Almanach d’un comté des sables, Paris, Flammarion, 2000, pp. 169-70.
[29] Jung Carl Gustav, « Ma vie ». Souvenirs, rêves et pensées, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973, p. 630.
[30] Glendinning Chellis, My Name is Chellis & I’m in recovery from Western Civilization, Boston, Shambhala Publications, 1994, p. 35.
[31] Roszak Theodore, The Voice of the Earth, op. cit., p. 320.
[32] Jung Carl Gustav, L’Homme et ses symboles, Paris, Robert Laffont, 1964, p. 23.
[33] Fisher Andy, « Ecopsychology as Radical Praxis », op. cit., p. 68.
[34] Abram David, Comment la terre s’est tue, Paris, La Découverte, 2013.
[35] Macy Joanna, préface de Shields Katrina, In the Tiger’s Mouth : An Empowerment Guide for Social Action, Philadelphie, New Society, 1994, p. xi.